Advienne que Vienne

Advienne que Vienne

Gilles Réjasse

Soyons modernes. Au sens de l’histoire de l’Art. Ce qui veut dire que nous avons la volonté de rompre avec les codes de notre époque. Alors évidemment, pour ce faire, encore faut-il définir ces fameux codes actuels… Pas facile, rébarbatif, aléatoire, voire utopique. A-t-on seulement aujourd’hui des codes clairement identifiables ? Ils sont, dit-on dans les milieux autorisés (les autres ne l’étant pas, ils n’auront pas voix au chapitre), souvent liés à la culture, à certaines sociologies mâtinées d’un iota de psy décliné à des sauces diverses voire avariées, à nos environnements, à nos rencontres. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, tout va si vite; on court, on vole, on va, parfois on venge… Un tourbillon nous porte, au gré d’aléas qui ne sont pas que climatiques, on rencontre des accidents de parcours qui façonnent, jusqu’au suivant, si bien qu’au bout de quelques escapades, on n’y comprend plus rien. Et puis, comme si cela ne suffisait pas, on change d’idée, d’appartement, de voiture, de conviction politique, de femme (on changerait bien aussi les gamins mais pour l’heure, ce n’est pas encore trop bien perçu par la sphère médiatique), de chanteur préféré, de vêtements dans la même journée, de téléphone portable, d’humeur (ça, je vous l’accorde, c’est universel), de psychotrope, de montre à chaque changement d’heure (ouf, apparemment c’est bientôt fini), de patron, de banque, de caisse de chômage, de fournisseur d’énergie, de couleurs pour les poubelles, voire de sexualité… et beaucoup d’autres encore. Des codes, là-dedans? Un seul peut-être, agrémenté d’une forte dose d’individualisme: le pognon! Le nerf de la guerre, quoiqu’on en pense, pour l’immense majorité. Ainsi soit-il…

Johan Valse et sa femme étaient assez loin de ces préoccupations plus ou moins philosophiques lorsqu’ils ont participé à un jeu sur une chaîne privée de télévision; eux, ils rêvaient d’un peu d’argent pour refaire la toiture du pavillon cinquantenaire d’un lotissement poisseux en lointaine région parisienne ou pour acheter un Range Rover dont Monsieur caressait chaque nuit le désir de possession au point d’ailleurs d’en oublier certains devoirs. Madame, quant à elle, ne souhaitait qu’une chose; faire plaisir à son époux, qu’elle aimait avec une passion éminemment raisonnable qui appelait fiévreusement à une redoutable routine. Les sommes en jeu étaient modérées et les gagnants plutôt rares. Pourtant ils gagnèrent, un gain pour le moins étrange; un voyage (n’excédant pas 2000 euros, ce qui limite…) choisi par les téléspectateurs par le biais d’un vote sur internet. Certes, chaque membre du couple avait droit à faire connaître ses désirs sans citer le moindre pays, la moindre ville, la moindre particularité géographique ou le moindre personnage important, réel ou imaginaire. En fonction de ce qu’en interprétait le téléspectateur, celui-ci proposait ensuite une destination, validée ou non par la co-production (évitant ainsi les choix douteux type Syrie, Vatican, Kazakhstan et autre fantaisie du même registre). Bref, un truc bien alambiqué n’ayant aucun sens si ce n’est de pousser le public à voter, et donc à payer le coût de la communication. Un jeu qui ne dura guère, évidemment…Madame dans ses commentaires visait Venise, Florence (elle était raisonnable) ou Athènes, Monsieur voyait plus loin; New-York, Los-Angeles, Las-Vegas… Ce fut Vienne.

Là, il faut bien le dire, il y eut chez les Valse un grand moment de solitude. Peu au fait des connaissances géographiques ou historiques, ils ne connaissaient Vienne qu’au travers de la Drôme (madame en était originaire), ou à défaut du Futuroscope dont des amis leur avaient relaté les délices une fois les files d’attente égrenées (vaguement la Haute Vienne, à cause du CSP, Monsieur étant un fan de Basket). Ce n’était pas du tout cela: c’était Vienne la magnifique, en Autriche, pour un séjour début décembre de huit jours en demi-pension, aller/retour par une compagnie bon marché dont un appareil venait inopportunément de s’écraser en Asie quelques jours plus tôt… On leur montra des images, l’animateur se voulut rassurant et parla de Sissi, Monsieur se dit « non non, je ne vais quand même pas me taper des bals et toutes les choses de ce genre ». Le public applaudit à tout rompre, voilà des gagnants bienheureux…

Quelques semaines plus tard, Monsieur et Madame Valse atterrirent après un vol chaotique et affrontèrent un froid plus que sibérien pour gagner leur hôtel, globalement agréable bien que les intérieurs soient forts éloignés des photos qu’on leur avait montré. La nuit fut pénible, le radiateur de la chambre s’étant mis en surchauffe et ayant sur le coup de deux heures du matin décrété qu’il pouvait approcher la nuisance sonore d’un réacteur d’un avion lambda d’une compagnie low-cost. Il fallut appeler le veilleur de nuit, qui parlait local ou anglais, le couple Valse maîtrisant quant à lui à peu près la langue de Voltaire et quelques timides rudiments de celle de Cervantès. Il fut compliqué de comprendre qu’un repli dans une autre chambre s’avérait être la seule solution possible. A grand renfort de gestes et grâce à l’apparition inopinée d’un couple d’Alsaciens dans le couloir, l’affaire connut son terme vers 3h30. C’est toutefois bien fatigué que le couple démarra sa première journée de visite.

Une pluie battante frappait avec force le sol, on n’y voyait pas à deux mètres, il faisait froid, un vent fort amplifiait cette sensation de fin du monde. Personne dehors, peu de véhicules, ces derniers semblaient trouver inepte d’envisager la moindre sortie par ce temps canin (ou gallinacé, selon les versions…). Ils finirent pourtant par arriver devant l’Hermitage. Non pas ce lieu un peu désert ou dit-on vivent parfois quelques illuminés en haillons, une verge (rien de sexuel…) à la main, un tonneau pour simple abri pour certains d’entre eux. Non! On parle bien ici de ce lieu majestueux devenu musée et où, entre autres merveilles, se trouvent des œuvres majeures de Klimt et de Schiele. De ce lieu qui devint une révolution pour les Valse; une révolution tranquille dans un premier temps au travers des toiles du maître de la feuille d’or. Jamais l’un comme l’autre n’avaient pris le temps, ni seulement eu l’idée de se poser devant une œuvre quelle qu’elle fut. Là, peut-être parce qu’il n’y avait rien à faire d’autre, ou pour de toutes autres raisons, l’un et l’autre furent traversés par une fulgurance qui déclencha une émotion si forte qu’elle les accompagna, mouvante, changeante mais toujours omniprésente pendant les six heures qu’ils passèrent à arpenter les différentes salles. Et puis, le hasard voulut que cela survint en fin de journée, une révolution plus sanglante, à la vision de ces femmes aux poses lascives, abandonnées aux plaisirs (aux turpitudes et aux affres?) du corps, ces femmes admirables d’une beauté si différente des canons habituels, comme réelles, comme…

Ils n’avaient pas les mots, mais ils ressentirent les maux d’Egon. Le soir, à l’hôtel, Madame, subjuguée, prit les poses, Monsieur perdit sa réserve, les voisins furent gênés mais cette fois aucun radiateur ne fut en cause. Ils étaient modernes, ils étaient heureux, leurs visages reflétaient à la fois cette légèreté des jouissances terrestres et cette profonde désillusion d’une condition humaine pitoyable; le sens de la vie en quelque sorte.

C’est en ces instants de fusion que j’ai pris mes premiers élans. On sentait bien avec les copains qu’il se passait quelque chose d’anormal. Jusqu’ici, les anciens nous avaient fait comprendre que ça ne tournait pas rond, que la pression initiale était trop faible pour le grand voyage. On était vaincu avant même le combat; pas assez de vitesse, aucune puissance, pas d’envie, juste une aventure pour la forme pour un fiasco épique. On s’y était finalement résolu; après tout, ça ne changeait pas grand-chose, de toute façon, les histoires d’amour finissent mal en général. Et plus encore… On apparaît sans rien comprendre, on s’ébroue, on batifole, on joue, on lie connaissance, on se perd de vue, on se positionne pour le grand soir, qui surgit ou ne surgit pas, et puis, à la fin, il n’y a plus rien; on est redevenu poussière… Oh, bien sûr, il y a le grand mythe, celui du Nirvana que paraît-il certains veinards ont aperçu au loin, que de plus rares encore auraient atteint pour on ne sait quel avenir. Mais on n’en est même pas certains ; combien de mensonges ont été ainsi proférés pour nous faire admettre le quotidien.

Là, on sentait une tension, une menace, un gros temps, une explosion. Il se passait quelque chose, à l’évidence. Et puis c’est parti ; sincèrement je n’ai rien compris. Je n’étais pas bien positionné, je n’avais pas pris mes marques, je n’avais même pas pensé à m’échauffer. Ou plutôt pas eu le temps. Je suis parti en haut, en bas, à gauche, à droite, je crois même dans d’autres directions encore et à l’instar des calculs de projectiles pour optimiser les voyages spatiaux, j’ai pris une vitesse folle, je ne sais combien de G en pleine figure; ça pour sûr, j’avais la chevelure dans tous les sens. Et je n’étais pas le seul dans ce cas-là. Beaucoup d’inconnus étaient du voyage mais des potes aussi: le Gégé, le Totor, le Dédé. J’ai voulu leur parler, leur dire que franchement, cette affaire, ça valait le coup, que les sensations étaient géniales et qu’après ça, on pouvait bien mourir tranquille. Au moins, on aura bien vécu. Il me semble qu’ils ont pris mes paroles pour argent comptant car ils se sont jetés sur moi pour m’écraser comme une galette. Mais à ma grande surprise, c’est moi qui n’en ai fait qu’une bouchée… Je n’aurais jamais cru être aussi fort ; d’autres, étrangers à mon monde ont aussi subi ma loi, je devenais démiurge. Mister univers. Van Damme à côté? Une fiote… Sauf que dans cette affaire j’avais perdu du temps et qu’un paquet de congénères me devançait de plusieurs encablures et je perdais encore du terrain. Plus grand monde derrière mais il fallait toutefois veiller au coup de Trafalgar dans le dos. C’est là que je l’ai vue, loin encore, si loin. Mais comment exprimer cette sensation de sublime qui m’a gonflé les pectoraux. Cette force nouvelle que j’ai senti naître en moi? Ce d’autant que par une magie venue d’ailleurs, un souffle terrible a emporté l’essentiel de la masse qui me précédait. Je touchais peut-être à ce proche Nirvana, après ces heures de lutte et ces kilomètres parcourus. Oui, plus question de faiblir, un peu de réflexion, le choix d’un chemin différent, celui qui décida de tout. Soudain, elle était là, majestueuse, gigantesque, tout en rondeur, bigarrée, la plus belle chose que le monde ait jamais possédé. Le nirvana… C’était plus féérique que jamais je n’aurais pu l’imaginer. Inimaginable, oui, c’est cela inimaginable. Le bonheur existe, je l’ai rencontré.

Mais il ne dure pas. On a vécu cinq mois ensemble, on a fusionné, oui, c’est cela, un amour fusionnel. On a longtemps hésité entre Fille et Garçon; elle voulait Garçon au nom paraît-il d’une vie terrestre plus facile, elle se voyait pilote de chasse, trader ou footballeur professionnel au Barça. Moi, je voyais plutôt Fille. Je me voyais belle comme le plus brillant des astres, professeur de lettres ou encore actrice de théâtre. Sarah Bernhard ou quelque chose dans le genre… J’ai cédé, comment faire autrement. Mais tout cela fut du vent. Cinq mois d’extase et soudain ce soir d’été, la baie des Anglais, une foule en liesse, quelques pétards, la fête va être belle, grandiose, éclatante, mais bientôt une foule qui hurle sa terreur, cette rumeur qui nous gagne, ce désespoir qui nous broie. Et cet air dans la tête, au moment où tout s’écroule, où le monde s’affale, où la lumière cesse à jamais de briller; putain de camion…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

Gilles

Gilles

« Des mots pour des maux (ou inversement?) »

Comments are closed.