Autant en emporte le vent d’hiver

Autant en emporte le vent d’hiver

Gilles Réjasse

Vive le vent, vive le vent,
Vive le vent d’hiver,
Qui rapporte aux vieux enfants
Leurs souvenirs d’hier.

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Aux vieux enfants… Une longue histoire. Un petit bout de chou, cheveux blonds plus encore que ceux de casque d’or, un 25 décembre matin, vers 9h00, au pied d’un frêle sapin déjà déplumé de petite qualité, pas cher, au débotté… Une petite frimousse, les yeux hagards, emportée par la fougue, qui brasse des papiers cadeaux tous plus bruissant les uns que les autres, pas même consciente des cadeaux qu’ils protégeaient du mieux qu’ils pouvaient. Un minois égayé par l’émerveillement des autres, le premier depuis si longtemps, à cause de la guerre, des longues années d’errances qui s’en suivirent. Une nouvelle décennie vient de s’ouvrir… Pour le meilleur, pas encore pour le pire. Ils sont là, béats, à regarder Gamin froisser, défroisser, sur froisser, gazouillant gaiement ; qu’il en profite, cela ne durera pas…. Le père, enfin revenu du front de l’est, la mère survivante des profondeurs des mines voisines, le grand-père paternel, enfin libéré de quelques années de repos forcé pour cause de mauvais choix du camp et peut être plus encore pour n’avoir pas compris à temps qu’il fallait en changer, la grand-mère maternelle, deux fois veuve, à chaque sortie de guerre, et qui trouva somme toute pratique de prendre comme époux le grand-père paternel déjà cité; on resserre la famille, après tout, ça évite les mauvaises rencontres…

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Sur le long chemin
Tout blanc de neige blanche
Un vieux monsieur s’avance
Avec sa canne dans la main

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Le long chemin, déjà bien tourmenté, qu’il faut emprunter de longues heures pour aller travailler mais aussi pour ravitailler. La vie est chère, le salaire maigre, le logis sombre et si petit. L’environnement est rude : torride par les chaleurs d’été qui durent des mois en ces lieux perdus du monde; recouvert d’une épaisse neige lourde lorsque l’hiver plus long encore s’installe, balayé par un vent du nord insistant. Gamin est là, déjà plus tout à fait blond, au pied d’un sapin verdoyant, fraîchement coupé par le père, bûcheron amateur pour agrémenter les noëls de ses voisins âgés. Il ouvre les paquets, arrache les papiers protecteurs qui volent dans la pièce, et se jette sur les modestes présents qui s’ouvrent à lui. La mère sourit, un peu tristement, elle est si fatiguée… Elle porte Gamine sur ses bras qui a quitté, il y a un petit mois, la tanière protectrice. Grand-mère regarde tout cela, le regard absent, un rien courroucée par ces dépenses inutiles; à son époque, c’était la messe de minuit, une orange et tous les sourires du monde glissant doucement et une bonne fois pour toute un sobre et définitif « joyeux Noël mon petit ». Et puis, il faut le dire, elle pense au vieux monsieur qui ne s’avance plus avec sa canne à la main. Parti, le grand père, à la fin de l’été, au fond du puits. Et sans doute pas par accident même si on a préféré ne pas trop en savoir sur l’affaire. Après tout, on glisse si facilement de nos jours avec ces semelles qui n’en sont plus…

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Et tout là-haut le vent
Qui siffle dans les branches
Lui souffle la romance
Qu’il chantait petit enfant

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Noël de tempête, qui foudroie les espoirs en soulevant les lourdes tuiles qui cette fois résisteront globalement. Et pourtant, en ces heures divines, les gestes naguère ébauchés reprennent acescences; après tout, en cet instant, rien de vraiment mauvais ne peut survenir, ce n’est pas le message qu’on a reçu. Gamin ouvre ses cadeaux, lentement, goguenard. Il sait que ses parents supputent qu’il a reçu des informations concernant l’usurpateur; d’ailleurs en y réfléchissant… des rennes pour traverser le ciel, une tenue d’un rouge éclatant pour se mouvoir au travers de cheminées mal entretenues et couvertes de suie (et comment fait-il, le brave homme, lorsqu’il n’y a pas de cheminée? Il passe par le poêle? Par un radiateur?), et toutes ces livraisons en quelques heures; soyons sérieux. Mais après tout, il n’y perd pas au change; des cadeaux, cette année il y en a plein, autant alors continuer à les laisser dans le doute concernant cette affaire. Des fois qu’après, cette débauche de jouets ne cesse subitement. Le père a réussi un gros coup, un casse qui pour une fois a bien tourné et s’est avéré singulièrement prolifique, la mère a retrouvé un peu de santé, dopée par l’agrandissement de la ferme; la forge obsolète est devenue un vaste séjour qu’agrémente en ces heures un sapin de fort belle facture. Gamine quant à elle s’esclaffe vertement à chaque ouverture par un virulent « houa » qui interpelle le chien entré dans la famille aux prémices du dernier printemps. Quant à Grand-Mère… Elle est là, ah non, elle n’est plus là. Ah si, elle est là. Des fois on est heureux de comprendre ce qu’elle dit. Mais souvent, on n’y comprend rien. C’est la vie, dit-on. Jeunesse s’est passée; autrement dit, elle retombe en enfance…

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Vive le temps, vive le temps
Vive le temps d’hiver
Boule de neige et jour de l’an
Et bonne année grand-mère.

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Pour ce qui est de la bonne année, oublions grand-mère… Quant au temps, il passe, il repasse, il harasse, il terrasse… Au pied d’un vieux sapin trapu, les corps se flétrissent, les sourires se crispent, des rides se forment, les paroles s’estompent, pesantes, douloureuses, l’usure guette. Pour Noël, on fait semblant, pour Gamine; c’est une des rares fois où par un étrange sortilège elle a l’air heureux. Ils savent tous pourtant que ce n’est plus possible; violence, hurlements, fugues… Tout y passe. Au départ, Gamin a cru comprendre qu’elle était Mongolienne. Ah? Il n’avait pas souvenir d’un passage quelconque en Mongolie, ou alors quelque chose lui avait échappé! On a fini, fort tardivement, par le rancarder (plus tôt, cela lui aurait évité à plusieurs reprises de passer pour un sacré couillon…). Trisomie 21 ! 22, c’eut été les flics, plutôt rassurant. 20 c’était le soleil de Corse, enivrant… Houai, humour de piètre qualité, avouons-le. Mais en ces temps cruels… Ils savent que Gamine va partir dans un centre spécialisé, loin de la ferme; mais aussi que la mère n’en a plus que pour quelques mois; pour cause de longue maladie comme on dit pour ne pas prononcer l’inaudible. Alors on fait aussi semblant pour elle… Gamin, le père. Le pire ; c’est aussi le dernier Noël du paternel. Ça, c’est la surprise, comme la vie, parfois, s’en délecte. Personne ne le sait encore, personne ne peut alors deviner que sa grosse Ford Taunus gris métallisé s’encastrera dans un camion qui n’avait rien demandé. Sauf, peut-être, une petite anomalie au plus profond de son inconscient qui déjà cogitait sa forfaiture…

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Joyeux, joyeux Noël
Aux mille bougies
Quand chantent vers le ciel
Les cloches de la nuit.

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Les douze coups d’un minuit interminable retentissent. Partout des « Joyeux Noël ! » s’élèvent, des cris s’échappent des appartements. C’est un beau Noël, celui de l’espoir; les communistes sont arrivés au pouvoir, la vie va changer, sus aux capitalistes et vive le peuple, fini la misère. Comment ne pas y croire. Les âmes sont joyeuses, les offrandes généreuses, l’alcool coulera à flot. C’est le partage; en famille, entre amis, avec l’écran de télé pour quelques solitaires. Mais quand il n’y a rien de tout cela, lorsqu’on est seul, immensément seul, l’âme blessée, le cœur vide, le sang glacé, lorsque les souvenirs d’anciens jours heureux ou du moins apparentés se glissent dans les entrailles, les visages disparus, les sentiments enfouis, les bruits adventices, les odeurs parfois, toutes ces manifestations extérieures de joie quand bien même seraient-elle factices deviennent douloureuses à supporter. On voudrait dormir, disparaître, s’effacer le temps de la liesse, plus encore peut-être. Ne pas être, n’avoir jamais été. Gamin est seul dans son studio du dernier étage d’un vieil immeuble piteux. Sans emploi, sans famille, sans ami, sans sapin. Sans femme! Il est vrai qu’il n’est pas gâté; il n’est pas vraiment beau, enfin, soyons honnête, il n’est vraiment pas beau. Et puis pas très intelligent non plus. Il vivait reclus dans sa campagne, il n’a pas eu d’éducation, il ne sait pas grand-chose, il n’a pas appris à comprendre, il ne sait pas. Il est gentil, voilà, c’est tout. Tellement gentil, tellement désireux d’aimer les autres… Mais il ne sait pas faire.

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Mais dans chaque maison
Il flotte un air de fête
Partout la table est prête
Et l’on entend la même chanson

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La même chanson en effet. Cet air de bonheur qui n’en finit pas, ces tables majestueuses malgré la frugalité de certaines, et l’on chante, on se cajole, on s’oublie un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Depuis 35 ans, au pied d’un sapin massif, ou d’un imitateur en plastique, qu’importe, le jeu est le même. Nourrir des yeux plein de rêves, participer à cette fête certes commerciale mais aussi initiatique, tant pour les jeunes que pour les adultes qui les protègent. Un temps de découverte, d’échange, de don, de restauration. Un temps iconoclaste, havre de répit face aux trépidations des horloges. Gamin est seul, toujours, désespérément. Il vit chichement de petits boulots pour nourrir ses deux seules passions: fumer, boire. Hélas sans modération mais que peut-il faire d’autre? Boire pour oublier dit-on… Jamais expression ne lui a paru aussi juste. Oublier sa dés-errance, sa décrépitude, sa servitude, son imposture… Mais chaque décembre, un voile d’espérance s’empare de son âme. Il travaille pour une association, va de maison en maison pour jouer au Père Noël et apporter quelques timides cadeaux de pacotille qui pourtant émerveilleront les petits moutards des miséreux, ceux qui n’ont rien, ou si peu, souvent des familles bigarrées, décimées, égarées… Alors il revoit ses noëls d’antan, avec le vieux et sa canne, la vieille édentée, son paternel toujours éméché, sa mère si profondément désespérée, et Gamine écervelée… Alors quelque chose se noue dans les tripes, quelque chose qui fait mal mais qui le tient vivant malgré tout pour les onze mois qui le séparent de son prochain passage. Il est le Père Noël. Le seul, l’unique, rien à voir avec tous ces congénères qui se massent devant chaque devanture des artères commerçantes. Celui qui donne de l’amour au-delà de cadeaux vides de tout sens. Enfin, le dernier soir, il rentre dans son studio, alourdi par toute la misère du monde, mais aussi, surtout, intensément, par la sienne. Alors il pleure abondamment. Jamais on n’aurait pu croire que le corps humain pût contenir une telle quantité d’eau. Mais cette fois, il ne peut plus, il est usé. C’est fini. Il est temps de mettre fin à cet inutile calvaire. Là-bas, au bois, il y a une mare. Une corde, un bon parpaing, un saut dans l’eau, et ce sera bien. Aussitôt dit, aussitôt exécuté. Fermez le ban.

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Oh vive le vent, vive le vent
Vive le vent d’hiver
Qui rapporte aux vieux enfants
Leurs souvenirs d’hier

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Et, pourquoi pas, les promesses, enfin, de lendemains…
Pas de chance, cette mare n’a pas de fond, il a l’air malin, le cul dans l’eau, son poids à ses côtés. La bonne étoile, peut-être. A quelques mètres, une femme, même âge, même laideur, mais même humanité. Ils se regardent, ils comprennent immédiatement. Si près de la fin, il ne fallait pas se décourager. Ils rient soudain, s’enlacent et, pour la première fois, s’embrassent.

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Joyeux, joyeux Noël
Aux mille bougies
Quand chantent vers le ciel
Les cloches de la nuit

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Ce ne sont pas des cloches mais des étoiles; qui scintillent, qui dansent et qui chantent. Le plus beau 25 décembre depuis des temps immémoriaux.

Vive le Vent est une adaptation de Jingle Bells (James Pierpont, 1857) par Francis Blanche.

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

Gilles

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« Des mots pour des maux (ou inversement?) »

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