Balade sans lendemain

Balade sans lendemain

Gilles Réjasse

Février. Temps rude. On frise tous les matins les -15 depuis deux semaines, on monte péniblement à -2 en après-midi sous un vent piquant. Pas de neige, fini ces pluies incessantes des deux mois précédents. Temps (très) froid et sec, celui qui, d’après les racontars des vieilles gens, tue la vermine. Peut-être… En vérité, pour l’heure, c’est surtout un temps à ne pas mettre le nez dehors sauf absolue nécessité. Et encore, ça se discute…

Ils sont pourtant plusieurs dehors, pour des raisons diverses. Moi, bien sûr, sinon comment saurais-je tout cela ; pourtant je suis assez loin du lieu du proche accident qui va nourrir la vindicte populaire pour ces prochaines journées d’ hiver au café du coin où se retrouvent pour se réchauffer (beaucoup de vin chaud en ces temps actuels) de nombreux locaux qui n’avaient par ailleurs aucune logique à sortir de chez eux. Mais il n’y a pas que la chaleur d’un vin vaporeux ou d’une quelconque boisson chaude (l’alcool fort en fait aussi partie) qui ragaillardit ; il y a aussi la chaleur humaine, les coups de sang, les accolades, les joutes verbales parfois accompagnés de gestes plus ou moins contrôlés, les cancanages, les moqueries, les amitiés du comptoir, celles qui affadissent les vicissitudes d’une existence d’un dur labeur dont on ne voit pas toujours le sens… Autant de raisons pour braver le froid alors qu’un bon feu dans l’âtre nourri par madame les attendra longtemps.

Il y a aussi le cantonnier, par nécessité, il faut bien travailler, et son travail c’est sacré. Lui non plus n’est cependant pas vraiment concerné ; il a certes entendu des hurlements et des grognements sourds mais rien de plus. Monsieur Thibault, l’homme à tout faire de la Mairesse (pour laquelle il brûle d’amour, ce dont personne n’a le moindre doute sauf, très curieusement, la principale intéressée qui, figurez-vous, ne s’y opposerait pas farouchement si quelqu’un venait à l’en informer ou si le dit adorateur prenait son courage à deux mains ; et c’est bien là le hic, il n’a qu’une main, l’autre ayant pris la tangente suite à une rencontre inopinée avec une tronçonneuse récalcitrante qui soudain, sans l’ombre d’un soupçon d’un début de raison, c’était soudain décidée à activer la chaine avec une frénésie malvenue).

Il y a aussi l’Alphonse, un vieux nonagénaire décharné encore bien valide sur ses deux jambes au contraire de son cerveau qui battait la campagne depuis déjà trois bonnes décennies. Il a tout vu, en principe… Mais il n’a rien compris. A chaque question, il dira « oui, oui », se lancera dans une diatribe forcenée dans un patois incompréhensible qui durera plus qu’il n’en faut pour que le témoignage ait une once de valeur.

La Renée, une de ses anciennes amantes des années soixante, lorsqu’ils commençaient déjà l’un et l’autre à être sérieusement décatis, était aussi sur les lieux, jamais très loin des pas de l’Alphonse, on ne sait trop pourquoi. Toujours habillée à l’identique, sous un ciel de plomb ou par un froid de canard (certains anatidés contestent cette expression sans fondement…) ; des collants troués sous une longue vieille jupe ocre, enfin d’une couleur approchant, une couleur nouvelle, qui n’existe nullement ailleurs que sur la jupe de la Renée, l’arc en ciel lui-même n’ayant jamais osé un tel ton, un pull deux fois trop long (quatre fois mais à la longue, il rétrécit) d’un noir occis, dont Soulage lui-même ignore certainement l’existence, raide comme un pieu puisqu’elle ne l’a jamais lavé, sur lequel trône un anorak plus ou moins kaki (restons dans l’à peu près…) dont la fermeture éclair a rendu l’âme vers l’époque finale du disco. Témoignage intéressant bien qu’ardu à décoder puisqu’elle mange deux mots sur trois en omettant parfois quelques syllabes indigestes. Intéressant mais de parti pris car la Renée voue un amour proprement immodéré pour toute sorte de bête (les mauvaises langues ricanent en trouvant là une plausible explication à son intérêt pour l’Alphonse) ; ce que la marée chaussée ne peut bien évidemment comprendre.

Approchons maintenant le nœud de l’affaire. Il y a Mastoc, fier berger teutonique, qui raffole de ses trop rares sorties en toute liberté. Il aime galoper après les animaux, certains parviennent à éviter le pire, d’autres succombent aux crocs acérés lorsqu’ils ont perçu une once trop tard la présence d’un prédateur d’une efficacité redoutable. Il ne les mange pas, juste le plaisir de suspendre leur fuite et d’avoir un peu de sang au coin des babines ; même une fuite ralentie du blessé ne l’intéresse plus guère, ce qu’il aime, c’est la vitesse, une certaine dose d’incertitude quant à l’issue même si, ne nous voilons pas la face, il ne saurait en concevoir clairement le concept. Un mastoc, fier comme Artaban d’être le roi des lieux et qui, lorsque l’envie de chasse s’apaise devient le plus doux des compagnons au côté de son maître.

Donc, il y a le maître. Lucas, un petit bonhomme d’un gros mètre cinquante-neuf, la quarantaine, le crâne déjà bien dégarni, chômeur depuis toujours et qui complète sa pension par des petits boulots plus ou moins malhonnêtes, sauf à considérer que prendre à ceux qui ont (un peu ou plus, qu’importe) pour les bienfaits d’un seul (lui, en l’occurrence) n’est pas en soi une bien grave affaire lorsqu’on prend conscience au travers des gazettes des turpitudes de tant d’autres.

Lucas ne se promène jamais seul, au grand damne de son canin compagnon ; trop froussard pour cela, un peu fainéant également, il faut bien l’avouer, l’exercice physique, ce n’est pas son fort. Aujourd’hui, il partage son cheminement avec Ludovic, notre déjà célèbre restaurateur et la petite Lucille, maitresse des deux acolytes, qui entre deux galipettes (elle est accro) apprécie curieusement le bon air creusois et particulièrement celui du grand hiver entre ses deux hommes du moment (il y en a d’autres mais taisons là cette information inutile à la pleine et entière compréhension de ce récit).

Moins concernée par la genèse du drame, il y a la Marée chaussée, représentée par trois gendarmes usités pas trop dégourdis, qui se trouve inexplicablement sur les lieux, ce que ne manquera pas de relever plus tard la hiérarchie sans pour autant en approfondir plus avant l’incongruité. Ils n’ont rien vu, guère entendu mais ils comprendront tout, évidemment… Pas question, éventuellement, de s’interroger par ailleurs sur leur neutralité (ils sont très proches de Ludovic) ni leur probité (conséquence évidente de la situation précédente). De toute façon, c’est pratique, cela évite ainsi l’inutile paperasserie des dépositions contradictoires, des enquêtes approfondies ou des interrogatoires incertains ; on classe vite l’affaire et on va s’enfiler un petit verre (plus, évidemment, c’est un métier difficile, il faut évacuer avant de regagner les douceurs du domicile, conjugal ou non, c’est selon…).

Jean, quant à lui, regrettera d’être le principal intéressé ; pas longtemps certes, c’est l’avantage des fins violentes en comparaison à ces longues maladies qui broient les entrailles de l’intérieur par petites saillies qui durent des mois et parfois même des années (personne ne sait, lui-même compris, qu’un drôle de crabe pour l’heure d’une taille franchement dérisoire prépare une irrémédiable invasion totale à longue échéance). Jean est principal dans un collège Vendéen ; il est en villégiature pour quelques jours, de retour sur ses terres d’origine. Tranquille. Il loge à l’auberge, chambre 9. Il pense à tout, à rien, un peu perdu. Du haut de ses soixante hivers, il attend la retraite pour se lancer dans un tour du monde dont il trace les contours à chaque fois que ses pas le mènent dans la nature sauvage (ou d’apparence). Il n’attendra pas longtemps. Son regard se pose au loin sur un chien qui marche tranquillement vers lui. Jean n’a pas peur des chiens ; il en a eu, il n’en a plus parce qu’à chaque fois que l’animal rend l’âme, c’est un deuil de trop dont il s’affuble. Derrière, il distingue trois silhouettes qui paraissent bien débonnaires.

Lorsque la Marée chaussée arrive sur les lieux, le drame est déjà bien consommé. Une petite moitié du visage de la victime est méconnaissable, l’autre manque à l’appel. Rien à dire sinon que le défunt tient farouchement un bâton dans sa main. Un rapide interrogatoire et l’évidence prend forme ; le chien batifolait tranquillement quelques dizaines de mètres devant le trio lorsqu’il a croisé le malheureux. Celui-ci a menacé le chien, il a même commencé à le frapper. Evidemment, la pauvre bête n’a fait que se défendre, mettez-vous à sa place ; tout le monde n’est pas prêt à tendre la joue gauche lorsque la droite a fini de trinquer. La Renée, l’Alphonse, même le cantonnier témoigneront plus ou moins dans la même veine.

Pour ma part, j’ai certes quelques minimes restrictions sur le déroulé, des broutilles pour le principe, mais sait-on jamais… Ludovic me fait heureusement vite comprendre que cela est bien inutile ; le gars est mort et ça ne le fera pas revenir, et le pauvre chien ne mérite tout de même pas d’être euthanasié pour un si banal incident ; et puis, on ne sait jamais, avec la gendarmerie, il vaut mieux éviter de trop s’y attarder. A l’avenir, peut-être faudra-t-il tenir la bestiole en laisse, voilà tout.

Affaire classée ? Pas tout de suite ! On lance une petite enquête sur ce triste individu. On s’aperçoit que sous ses airs affables, il n’est pas celui qu’on croit. Pas d’amis, une fille pour seule famille qu’il ne voit qu’une fois l’an (elle vit en Argentine, ça ne facilite pas, évidemment). Il possède une petite maison en bord d’un chemin menant à la mer (quatre kilomètres tout de même mais une bonne marche avant le bain n’a jamais fait de mal…). Tous ses voisins sont unanimes ; c’est un sale type, irascible, il ne supporte rien, il s’est battu avec l’un d’entre eux, c’est surement lui qui a empoisonné les chats de plusieurs d’entre-eux soit disant on ne sait même plus pourquoi. La gendarmerie locale a envoyé à ses collègues limousins plusieurs PV sur ces affaires. Une des voisines, dégoutée par le personnage, développe sur son réseau social l’histoire, celle d’un mécréant qui déteste autant les êtres humains que les animaux et qui ma foi mérite bien ce qui lui est arrivé. L’histoire va déclencher un raz de marée de haine (grosso modo 80% se réjouissent de cette issue certes regrettable (pour certains…) mais moralement indiscutable).

C’est par ce biais que la fille apprendra la mort de son père, qu’elle ne voyait guère certes car c’était un taciturne peu enclin aux objets de communication moderne et qu’il la savait heureuse là où elle était, qu’elle, pour sa part, ne prenait pas assez de temps pour son vieux, parce qu’elle mordait à pleines dents à la vie. Elle essayera évidemment d’inverser la tendance, son père aimait au contraire les animaux, d’ailleurs il donnait à la SPA, il pouvait certes prendre la mouche mais jamais sans qu’on ne lui laisse pas l’opportunité d’en faire autrement ; mais elle se fera à son tour incendier par les réseaux sociaux. La presse nationale elle-même y ajoutera son grain de sel et pas à l’avantage de la pauvre orpheline. Son avocat lui conseillera de faire profil bas ; tout cela ne le ferait pas revenir. Entre le fonctionnaire et l’animal, l’opinion publique avait choisi… Alors, bien que certaine que les choses n’aient pu se réaliser ainsi, elle cède, se réfugie dans une tristesse qui la tiendra des années, qui s’affadira certes puisqu’avec le temps, on s’habitue : admettre sa vilaine mort, qu’en plus il fut livré aux chiens que sont ces faiseurs de morale à six francs six sous.

Et pourtant, avec un peu de conscience que l’on murmure professionnelle, les enquêteurs auraient relevé sur les PV que certes il détestait ses voisins, fêtards jusqu’au bout de chaque nuit, mais qu’il avait de bien bonnes raisons pour cela, qu’il s’agissait là d’une ultime rebuffade face à ces voyous. Ils auraient aussi remarqué la curieuse position du bâton dans sa main et, après une petite analyse ADN de routine, relevé celui de Ludovic, auteur-interprète du simulacre de la scène d’un crime qui sera donc parfait puisqu’il est question de cela. De plus, un petit retour dans le passé du molosse aurait permis de comprendre qu’il y avait déjà eu un précédent dans une région certes lointaine. Une erreur judiciaire de plus, à l’évidence qui, reconnaissons-le, ne ressuscitera pas le pauvre Jean qui ne demandait pourtant qu’à mourir un peu plus tard et sans l’opprobre dégoutée de tant de congénères. Royal canin continuera quant à lui sa petite vie tranquille marquée de quelques coups de folie dont personne ne connaitra l’exacte teneur.

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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Petite licorne magique
Petite licorne magique
6 mois plus tôt

Eh bin, en voilà un « bon » chien chien 😲