Chaperons Rouges

Chaperons Rouges ; incipits et billevesées

Gilles Réjasse

Elles semblaient heureuses, malgré leur pauvreté. Leur humble demeure, humide et froide, n’avait qu’une seule pièce mais ma foi, il y faisait plutôt bon vivre lorsque la pluie trop lourde ne s’invitait pas dans le logis ou que les morsures d’un froid vigoureux ne s’y aventuraient pas exagérément.

La fillette, plutôt jolie avec ses petits yeux bleus en forme d’amande, son nez légèrement en trompette, ses longs cheveux roux légèrement ondulés sertis de nœuds harmonieusement disposés, ses quelques taches de rousseur, sa petite fossette sur la droite d’un sourire toujours égal, cette fillette donc, était toujours vêtue de rouge; chaperon, chemisier, pantalon, chaussettes, sous-vêtements, mouchoir, écharpe, chaussures… si bien que dans la région, elle avait été dotée de l’original surnom de « petit chaperon rouge », sauf par sa grand-mère (toujours vêtue de noir mais c’est là une toute autre bien triste histoire), sévèrement daltonienne et qui, de par le fait, se contentait de la nommer « mon petit chaperon chéri » puisque cette dernière ne quittait jamais son couvre-chef et qu’elle l’aimait beaucoup.

La grand-mère, justement, était depuis peu bien malade, victime d’avoir trop dégusté des champignons d’origines diverses et que sa vue déclinante n’avait pas toujours su analyser les qualités nutritives. Du coup, cela causait de grands soucis à nos deux femmes car, à l’évidence, l’aïeule ne pouvait plus subvenir aux simples exigences de la vie quotidienne. On avait fait appel à une société de livraison à domicile mais l’accès par la forêt n’était pas compatible pour les classiques moyens de transport et la compagnie de drones, quant à elle, avait dû y renoncer, trop de branches basses entourant le logis de la vieille dame. Un temps, un agent de la ville fut mandaté, mais il prit bientôt un long arrêt de travail. Notre petit chaperon rouge se proposait pour la course, la mère s’y refusait mais bientôt, il n’y eut plus d’autres solutions. Si bien qu’un jour…

*

Il n’y a pas si longtemps, pas plus de deux siècles selon les études des plus sérieux historiens, vivaient une mère et sa petite louve qui présentait une bien étrange particularité, à savoir un museau et des oreilles d’un rouge vif particulièrement voyant (on dit que, pour peu qu’un rayon de soleil l’éclairât, on la voyait arriver un bon kilomètre à la ronde).

Tant et si bien qu’on l’appela la petite louve rouge dans toute la contrée.

Elle et sa mère profitaient d’un niveau de vie fort convenable depuis que le père, violent et querelleur, avait abandonné le domicile conjugal. Contrairement à une étrange légende anachronique, les deux femelles se nourrissaient de pommes, de galettes de blé noir et de confiture (de marque Grandmaman de préférence) et non de viande sanglante, à l’exception de petits mulots lorsque ceux-ci s’aventuraient impunément dans l’âtre.

elle n’avait pas mauvais fond cette brave bête mais elle souffrait d’une maladie orpheline qui lui ouvrait un appétit d’ogre. On dit même qu’à la force de l’âge, elle n’hésitait pas à dévorer des enfants imprudents ou des grands-mères fragilisées par la sénilité même si elle n’appréciait guère le côté décharné de ces dernières. On murmure même, mais c’est là une hypothèse incertaine, qu’elle serait la fameuse héroïne dont Perrault fit l’apologie. Toutefois, avec l’âge, l’appétit s’étiolait et du coup, même s’il elle n’ingurgitait toujours que de la viande fraîche, elle avait considérablement réduit les quantités; un lapin, un petit lièvre, deux ou trois rats ou encore un ou deux chats suffisaient pour la semaine. Un souci toutefois; son embonpoint, ses douleurs intercostales, bref les morsures de l’âge ne lui permettaient plus guère de se sustenter en autonomie. Si bien qu’un jour…

*

Dans un passé indéterminé, une mère quelconque et l’une de ses multiples descendantes, vivaient parmi la meute une proximité particulière à laquelle l’espèce n’était pas coutumière. La petite développait une étrange singularité qui dérangeait la foule, laquelle eut bien volontiers jeté un sort à la coupable mais n’osait affronter la figure maternelle; elle n’avait pas de peau au niveau du visage, seulement veines et artères timidement protégées par une membrane rougeoyante mais fort opportunément solide à souhait; du coup, ceux qui étaient pourvus de la parole la désignèrent du sobriquet « la petite au minois rouge ».

La mère continuait son labeur procréatif à longueur de rotation terrestre, sa fillette se contentait de venir chercher tendresse et proximité lorsqu’elle sentait le besoin de son aînée à la consolation réparatrice. Elles échangeaient parfois quelques paroles en un jargon seulement connue de leur personne.
Justement, un jour, elle vint à faire référence à sa propre mère dont elle avait été en son temps, elle aussi, le petit minois rouge. La fillette écouta avec déférence le discours, aussitôt clairvoyante quant à sa destinée future. Oui, un jour, elle aurait à quitter la tanière, seule, pour rencontrer son premier prince charmant errant dans la campagne environnante les jours de brouillard dense au fond d’une antre qu’elle aurait préparée préalablement. Mais pour l’heure, elle comprit qu’un voyage initiatique s’imposait auprès de sa grand-mère qui vivait maintenant seule ses derniers arpents de vie. Si bien qu’un jour…

*

Hier, au petit matin, au vingt-deuxième étage d’un vaste appartement avec vue sur l’immense forêt qui bordait au loin la mer, une jolie quinquagénaire harangua de sa voix calleuse sa vieille mère qui une fois encore avait les yeux rivés aux feux de l’amour dont elle n’aurait manqué sous aucun prétexte ne serait qu’une once d’un soupçon d’une parcelle de seconde; évidemment celle-ci n’entendit rien, elle était d’ailleurs sourde comme un vieux pot défraichi; elle lisait par contre à la perfection sur les lèvres pour suivre les méandres et les coups de théâtre de son feuilleton fétiche.

Cliquez sur le bouton modifier pour changer ce texte. Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.aElles vivaient ainsi depuis déjà dix bonnes années, depuis que la plus jeune, alors charmante quadragénaire, avait eu quelques soucis avec son mari du moment qui débouchèrent sur un monstrueux divorce qui brisa la famille; l’aînée, la petite vingtaine à proximité de vol, dédaigna le monde et se voua à la pèche et le farniente tandis que son frère s’engagea dans les bérets rouges; l’un et l’autre étaient nés d’un premier lit qui avait peu à peu décliné jusqu’à ce que la jeune et charmante trentenaire eût congédié le prince charmant devenu renégat. Révocatrice puis révoquée; affaire bouclée…

Le charmant rejeton attendit donc la fin de l’épisode pour sortir le manteau et le chaperon rouge de la jeune octogénaire et lui signifier qu’une petite balade lui ferait le plus grand bien et que, tant qu’à faire, autant joindre l’utile à l’agréable, elle pourrait porter une galette et un pot de confiture à sa petite fille qui vivait recluse sur une petite île au-delà de la forêt. Elle eut droit à une classique boutade autour d’une possible rencontre avec le loup, qu’il ne faudrait évidemment surtout ne pas lui parler s’il tentait la communication, et tutti quanti. Elle se renfrogna devant l’air taquin de sa petite et marmonna quelques sons inaudibles qui ne parvinrent pas à surmonter l’insidieux obstacle de son dentier.

*


Il sera une fois, dans la prochaine journée, une jeune enseignante et sa jeune élève fétiche qui échangeront pendant la récréation sur la poésie quantique et indiscutable des intégrales de Lebesgue au coin du bureau d’une salle de classe endormie de mathématiques supérieures.
La jeune péronnelle, brillante comme il y a peu, sera dotée d’une plastique ébouriffante dont tous les garçons (et quelques filles) du lycée souffriront des attraits, fort heureusement atténués par son intelligence trop vive et plus encore par son habillement pour le moins hasardeux ponctué à longueur de journée d’un chapeau rond de couleur rouge dont elle ne se séparera sous aucun prétexte, si fait qu’on la surnommera avec juste raison « le petit chapeau rond rouge ».

La doyenne des enseignantes de normale supérieure, elle-même couronnée quelques décennies précédemment de la fameuse médaille Fields, espérera chaque matinée une preste visite de la jolie prometteuse pour une formule magique que toute sa vie elle aura cherché et qui manifestement réformera l’histoire même de l’humanité. Et justement, les deux chercheuses découvriront enfin la certitude d’une découverte que la vieille savante aura à confirmer. Si bien qu’un jour…

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Si bien qu’un jour, on connait la suite… Un cheminement qui s’annonce sous les meilleurs auspices, une rencontre dont il faut à l’évidence se méfier, quel qu’en soit le protagoniste, une course absurde que la jeune accepte benoitement et qui, par-dessus le marché, prend le temps de batifoler négligemment, se ravissant d’un rien ou d’une infime petite broutille, enfin l’arrivée au terme du périple, toujours sous un soleil resplendissant et quelques enjôleurs chants d’oiseaux… Et puis cette affaire de chevillette, de bobinette qui finit par choir, l’impensable quiproquo de la ressemblance (il faut toujours se méfier des apparences qui, on ne cessera de le rabâcher, ne peuvent qu’être trompeuses), ces grandes dents ; et soudain, sans que rien n’eût pu le prévoir, le drame s’impose dans sa plénitude;

Qu’importe le méchant, qu’il le soit ou non par nécessité ou par pure convenance, l’issue est accablante. Il ne faut jamais négliger personne alitée et fragile, âgée voire sénile, ce d’autant plus lorsqu’elle est dotée de longues oreilles, d’une langue bien pendue et de dents longues ; surtout se méfier en vérité de ces dents longues qui rayent le parquet et qui conduiront trop régulièrement aux pires exactions pour devenir calife à la place du calife du dessus.

Toutefois la vraie question n’est pas là, l’essentiel donc se tient ailleurs. Il ne s’agit même pas de s’interroger sur l’évidence que, décidément les mères ne savent pas prévenir les filles imprudentes ce qu’en aucun cas ces messieurs n’auraient pu tolérer. Ni même, dans nos sociétés évoluées qui se voudraient pragmatiques, sur l’intérêt énigmatique à se préoccuper de ces vieux (les nôtres et pire encore ceux des autres) qui coûtent tant et ne rapportent au mieux que des réminiscences d’un passé certes parfois plaisant mais au fond bien inutile. Ni encore sur l’intérêt d’insérer dans de tels récits une quelconque morale dont l’âme humaine pourrait se bonifier…

La seule affaire qui vaille, c’est de savoir si l’on en reste là ou si un invraisemblable coup de théâtre amène un chasseur (dont il faudra peut-être ensuite se méfier, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, que venait-il donc faire dans cette galère, il n’y a pas de fumée sans feu…) ou quelque chose du même ordre, à se prendre les pieds dans l’affaire par un imprévisible hasard pour inopinément sauver en tout dernier ressort ce qui de toute évidence ne saurait plus pouvoir l’être; être ou ne plus être, telle est la question. Autrement dit, s’interroger du bien qui devrait systématiquement prendre ou non le pas sur le mal (dans le monde imaginaire de la littérature, enfantine ou non, car pour ce qui concerne la vie réelle la question n’a guère de raison d’être…). Pour leurrer les jeunes apprentis sur les perspectives de leur avenir? Pour faire passer la pilule ? Rassurer ? Manipuler ? Extorquer ? Fourvoyer ? Menacer ? Haranguer ? Exhorter ? Etonner ? Encanailler ? Encrouiller ? Enluminer ? Encadrer ? Imposer ?

C’est la bien la grande affaire ; celle qui fait et méfait les chausses de la vie, la question du côté obscur de la force, de la loi du plus fort, des jeux de l’amour et du hasard, ou la force du destin…

*


J’étais une fois un petit bout de bonhomme nommé Paul CHAPPE, auteur de ces quelques lignes, rondelet de forme et alcoolique de fond, dont le visage masquait mal la cruelle vérité. Tant et si bien que rue Castafiore, on m’avait affublé de l’amicale formule « le petit Chappe rond rouge ».

J’avais une vieille mère infirme et hideuse mais par ailleurs fort argentée qui paradait dans une vaste demeure bourgeoise à quelques encablures. Si bien qu’un jour… que dis-je, tous les jours, j’allais porter le sucre pour qu’elle s’occupât de ses fraises, en échange de quelques petites enveloppes pour notamment assouvir ma soif sans fond et celle de ma meute de compagnons.

Evidemment, un jour, il y eut un loup ! C’est toujours la même rengaine ; les choses sont bien arrangées, les détails harmonieux, et puis soudain, par je ne sais quel ressort, l’embrouille parait inopinément au détour d’un anodin évènement. Un loup donc ! Jean-Loup pour être plus précis, un repris de justice relâché (qui bientôt sera re-pris) qui, je ne sais trop par quelle occurrence devina la pertinence d’une référence au vieux Charles, et me proposa une course en skate que j’eus l’absurde fantaisie d’accepter…

Il trucida la marâtre, se délecta de son sang (c’était un buveur de sang, il en existe, j’en ai donc rencontré), perça le coffre-fort pour s’emparer de milles-et-une richesses qui s’y cachaient mais ne put résister à la tentation du « toujours plus » et de son impitoyable désir de se sucrer davantage d’un délicieux plat de fraise dont j’apportais le sel.

Il me fit son numéro à la perfection que j’avalais sans la moindre pointe d’indigestion et fut à deux doigts de s’enfiler son deuxième larcin de la journée lorsque qu’une Cendrillon décatie, fraichement larguée par son prince charmant pour une belle au bois dormant, fit une apparition fulgurante qui provoqua la chute de l’ennemi et sa perte de conscience qui dura plusieurs minutes que mirent à profit les gendarmes du coin pour intervenir. Décatie, certes elle l’était par son récent malheur et les premiers méfaits de l’usure temporelle mais fort belle elle demeurait. Je pris alors conscience que d’affaire, je n’étais pas sorti :

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Illustrations : ©Cecile Rejasse. Utilisation, reproduction interdite. www.cecilerejasse.fr

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