COVID-19 – Acte 1 Scène 1

COVID-19

Acte 1 Scène 1

Gilles Réjasse

Mardi 4 septembre 2019

C’est une journée comme une autre. Morne, déplaisante, sans espérance. Côté informations crachées par les médias, il est question de ce Dorian, assurément un sale gosse, qui s’en est pris aux malheureuses Bahamas qui n’avaient rien demandé; on est si peu de chose face aux grandeurs de Dame Nature, franchement bien colérique ces derniers mois….

Didier vient de finir sa journée de rentrée. Il est PP de 3ème, la 3C, évidemment la pire (pour les non-initiés, PP signifie professeur principal). Il se retrouve dans l’obligation de gérer Steven, Kévin, Killian, Jason, Stacy, Gérard, enfin bref toute la clique de ces élèves aux prénoms prémonitoires qui n’ont pour seule perspective que de créer le chaos et le désordre; comme personne n’en veut, qu’il a, paraît-il, une autorité naturelle reconnue par les élèves (basée sur quelques initiatives hors la Loi mais ici, tout le monde ferme les yeux, le principal s’arrangeant à ne mettre dans la classe que des élèves dont les parents ne seront pas regardant sur les coups susceptibles de voler ci et là).

Des gosses qui auraient déjà dû être virés au moins dix fois mais qui sont toujours là parce que « Môssieu le Principal » a décrété (sa hiérarchie avec lui) qu’on ne virait pas un enfant, qu’on se devait de l’éduquer quoiqu’il en coûte (c’est à la mode), qu’on avait d’autant plus de mérite lorsqu’on partait de loin, que s’ils étaient ainsi en rupture, ce n’était évidemment pas de leur faute et que l’institution elle-même portait une part importante de responsabilité; bref, ce discours abscons et potentiellement surréaliste si souvent de mise, démission générale, peur du conflit inerrant à toute volonté autoritaire de vouloir imposer la Règle qui empêche, oh si légèrement, l’individu narcissique de développer son intense et magnifique créativité, bref faire ce qu’il veut, quand il veut, et tout et tout… Des gosses qui malgré tout ont peur de M LEBORGNE Didier, 64 ans, qui entame sa dernière année dans une détresse absolue, ce dont tout le monde se désintéresse, mais qui connaît tout le monde dans le quartier, discute avec les grands frères qu’il a maté naguère et qui, curieusement (ou pas d’ailleurs, au moins, en les matant, il leur a montré un intérêt dont ils ne sont pas coutumiers, une sorte de respect, celui du plus fort, celui de la brute, celui d’un père qu’on n’a jamais vraiment osé tuer autrement que par le symbole, c’est à dire des graffitis acerbes lancés à la sauvette sur des murs innocents lorsqu’on est sûr que cela ne se saura pas, ou alors vif intérêt à ne pas le rater, sinon, lourdes représailles inévitables).

Qu’importe, Didier est las. Il ouvre son ordinateur, machinalement, embraye une série de concours proposés ci et là, laissant miroiter diverses récompenses de tout genre, du million d’euros à son poids en confettis, en passant par un week-end à Rome (il déteste Daho, allez savoir pourquoi), une croisière sur le Rhin à écouter de la grande musique (il déteste la musique, petite ou grande), une escapade sur le Matchu Pichu (il déteste l’Amérique, celle des Etats Unis et du coup, tout le continent est à la même enseigne) ou un séjour en Chine, Wuhan (dont il ignorait jusqu’à cette minute l’existence; comme beaucoup d’autres, mais ce n’est plus qu’une affaire de quelques mois).


Dimanche 03 novembre

C’est une journée comme une autre. Morne, déplaisante, sans espérance. Côté informations crachées par les médias, il est question de la mort de Marie Laforêt; c’est encore un petit morceau de sa jeunesse qui s’étiole lentement; la fin approche, c’est à ces petits signes qu’on le comprend peu à peu. Journée d’autant plus pesante que c’est la dernière des vacances; les morts sont fêtés, tous les saints honorés (avec modération), il va falloir retourner au combat, corps à corps, avec des malfrats en herbe déjà bien dégrossis.

Il pense à peine à cette incroyable nouvelle, apprise en direct à la télévision (une de ces chaînes lointaines dans le décompte numérique; pour la première fois de sa vie, il a gagné quelque chose! Un voyage! Et pas la porte à côté, en Chine, justement ce Wuhan dont on parlait plus haut. Aller-retour Paris-Wuhan via Bergame, allez savoir pourquoi, charmante ville de Lombardie inconnue du grand public et qui, elle aussi, approche à l’apogée de la reconnaissance. Quinze jours au bout du monde, lui qui n’a jamais quitté le nord de l’hexagone, jamais pris le train, et encore moins l’avion. Non qu’il ait peur; ce n’est tout simplement pas dans sa culture. Sa vie est dans cette banlieue parisienne bigarrée et incomprise, entrecoupée de trois ou quatre week-ends en Normandie chez ses Parents (il est fils unique né en face du château de celui qui alla combattre à Hasting et donner corps à une belle et longue querelle pour un millénaire ou presque entre deux nations sœurs), et de la sempiternelle virée l’été au camping du fief, sur la côte de Jade où il retrouve depuis cinquante ans les mêmes copains d’enfance devenus trentenaires plein d’espoirs, quadra désabusés, cinquantenaires bedonnants, et maintenant sexagénaires bougons (pour ceux qui n’ont pas déjà pris la tangente vers, à ce que certains murmures benoîtement, un monde supposé meilleur…).

Il y pense d’autant moins que le départ est fixé mi-janvier, qu’à cette date-là, il travaille, et qu’il ne voit guère comment il pourrait être libéré par la grande famille de ses obligations de garde chiourme… Il imagine la tête de son imbécile de chef s’il venait lui porter une demande de permission d’absence à faire valoir auprès de M Le Recteur (particulièrement acariâtre selon les dires de la rumeur ambiante). Et qui tiendrait (plus ou moins) cette bande de joyeux drilles en marge du collège avant, pour la plupart, de l’être de la société en général ?

Pourtant, cette demande, il la fera, le Principal l’acceptera, une idée derrière la tête, à savoir un appariement possible avec un établissement local qui lui permettrait certainement, l’affaire rondement menée, une belle promotion qu’il estimait fort modestement parfaitement méritée. Le recteur, de bonne composition ce jour-là, une idée derrière la tête lui aussi (les chefs ont souvent une ou plusieurs idées derrière leur crâne pour le plus grand malheur de la majorité de leurs collaborateurs), accepta avec empressement. Fatale erreur! Encore que, on le sait ce qui doit arriver arrivera, d’une manière ou d’une autre…


Mercredi 22 janvier

Ce n’est pas une journée comme une autre. Ni morne, ni déplaisante, pleine espérance. Côté informations crachées par les médias, il est certes question de la mort de Marcel Azzola, 91 ans, bon, c’est la vie; enfin une fin de vie, raisonnable…. Je vous l’accorde, peu d’entre nous se rappelle son nom. Par contre « Marcel »… Vous savez, Vesoul, Jacques Brel, « chauffe Marcel chauffe », et bien c’était lui, l’accordéoniste endiablé qui l’accompagnait dans ses tournées. Didier n’aime pas la musique; mais il aime Brel, Ferré, Brassens…

Heureux qui comme Didier a fait un beau voyage. Encore que, soyons clair, ça se mérite, et cette affaire a bien failli mal tourner. D’abord, panne de réveil (inexplicable, certainement un complot ourdi par quelques forces occultes qui lui voueraient une haine tenace); ensuite, dans la précipitation, il brise un miroir glané chez un brocanteur (et c’est parti pour sept ans de malheur, dit-on dans certains milieux autorisés). Le taxi réservé n’ayant vu personne venir (et pour cause, il dormait à poings fermés, curieuse expression, plutôt sur ses deux oreilles… encore que, franchement, ce n’est pas à la portée du premier venu, bref, c’est là une tout autre histoire), il a fallu donc en commander un autre; qui s’est trompé d’adresse. Et puis, pour couronner le tout, c’est jour de neige et ces jours-là, Monsieur, à Paris, c’est la fin du monde. Trois heures pour rallier l’aéroport alors qu’il en faut à peine une en temps normal. Heureusement, dans son malheur, il a reçu un texto; vol reporté d’une journée! Demi-tour, quatre heures cette fois-ci pour rallier le logis. Mais bon, au moins le voyage n’est pas compromis. Alors le lendemain, rebelote. Pas de panne, pas de bris de glace, mais oubli du billet; il faut faire demi-tour, heureusement, les bouchons n’avaient pas permis au véhicule d’aller bien loin. C’est juste une petite montée d’adrénaline, ce n’est pas trop bon pour un cœur déjà sérieusement ébranlé par une vie pas trop plaisante à son encontre et qui plus est agrémentée d’une hygiène des plus déraisonnables. Mais ça va pour cette fois, ça se payera plus tard.

Arrivé à l’aéroport, c’est la panique, c’est grand, il y a des terminaux partout et nulle part, il est perdu, mais miraculeusement, il se prend les pieds dans son hôtesse d’accueil; car en tant que vainqueur du grand concours tagada tsouin tsouin, il a droit à une (belle et fort jolie) hôtesse d’accueil; enfin juste le temps qu’on le mette dans le bon avion, et pour lui, ça veut dire beaucoup. On lui présente un compagnon de jeu, lui aussi choisi par le destin pour le même séjour. Il est laid, grossier, odorant, démesurément grand; approchant les deux quintaux (et donc il prend beaucoup de place aux sièges voisins. Mais sa présence sur ce vol comme lors de tout le voyage le rassurera. Sa balise; visible de loin, pour vivre au bout du compte quinze jours magnifiques, les plus beaux de sa vie. Les derniers avant longtemps…


Vendredi 24 avril

C’est une journée comme les autres. Morne, déplaisante, sans espérance. Côté informations crachées par les médias, il est question de morts, comme depuis des semaines et des semaines. Les chiffres ne cessent de gonfler, et pourtant tout le monde sait, et depuis bien longtemps, qu’ils sont largement minimisés; non pas qu’on veuille à tout crin les trafiquer, non, simplement, on n’arrive plus à compter, il y en a trop, ça tombe, comme à Gravelotte.
Didier est bien loin de tout cela; depuis bien longtemps. Un des premiers patients, état désespéré, d’ailleurs, on ne comprend pas pourquoi il vit toujours. Enfin vivre… Coma, depuis plus d’un mois; on l’a débranché, fallait faire de la place pour tenter le tout pour le tout avec un autre cas désespéré, chacun son tour. Contre toute attente, il continue à respirer, sans assistance, toujours dans les nimbes et a priori, guère de chance d’en revenir. On l’a mis sur un lit, dans un coin; quand les soignants ont le temps, et quand ils y pensent, ils jettent un œil. RAS. Calme plat mais toujours pas l’encéphalogramme.

Ce 24 avril, c’est la veille du dernier weekend des vacances de la zone B. Enfin, ce qu’il en reste… De la zone B (bon, j’exagère un peu, le pire est à venir), et des vacances. C’est confinement pour tous ou presque. Pour limiter la casse; mais cette dernière est rude. Le 24 avril, c’est aussi l’anniversaire de Didier; un jour un peu triste pour lui, parce que comme il n’a pas de famille, pas d’ami, plus de femme depuis déjà si longtemps, des parents qui estiment qu’à son âge, ça ne se fête plus. Ce 24 avril est pire encore, car sa solitude sera désormais totale; ses parents ont à leur tour tirés leur révérence. Dans d’atroces souffrances. Même cause, mais ils n’ont pas eu droit aux soins. Trop tard, trop vieux, trop abîmés…

Didier, lui, n’a pas souffert très longtemps. On l’a introduit dans une longue nuit d’une profonde noirceur dont il est parfois impossible de ressortir. Seulement voilà, on et le 24 avril, c’est son anniversaire, et même si c’est source d’une profonde mélancolie, c’est un incontournable. Alors, Didier, contre toute attente, va se réveiller. Et contre toute logique, il va recouvrer en quelques minutes l’essentiel de ses capacités hormis l’usage des membres (il s’en rendra compte bientôt quand on lui tendra un verre). Une seule nécessité, impérieuse, une soif colossale. Il lui faudra du temps pour l’exprimer; et comme les soignants s’affairent à une vitesse folle (ils sont prêts pour les jeux, Didier ne sait pas encore qu’ils sont reportés, il ne sait rien du tout, il ne sait pas ce qu’il fait là), le temps que le premier son s’échappe d’une gorge asséchée, pfuit, plus personne. C’est une jeune et fort jolie femme, épuisée et donc fonctionnant au ralenti, qui entendra la supplique, effarée.

Ce sera bientôt un intense moment de bonheur au bloc; un patient qui, contre toute attente, revient de nulle part. Et figurez-vous qu’en une heure à peine, ils seront six à revenir d’un lointain au-delà. Le signe peut-être que, cette fois, quelque chose vient de changer. L’espoir renait, la rébellion n’est pas encore écrasée, l’empire du mal peut encore être vaincu. Que la force soit avec nous, m’a-t-on appris…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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