Das ist ein Berliner

Das ist ein Berliner

Gilles Réjasse

En cette soirée du 09 novembre, un homme tout de noir vêtu et de belle stature sort d’une Jaguar rutilante, entre à l’hôtel, fort bien habillé, d’apparence plutôt luxueuse. La jeune et trop jolie Emilienne Dutrace, qui remplace la patronne apparemment malade, bien que sur ce sujet d’autres rumeurs circulent, note sur la fiche d’admission les quelques informations attendues ; la durée du séjour, deux nuitées, l’adresse, un nom de rue imprononçable mais à Berlin, quelques éléments complémentaires tels notamment un numéro de téléphone, l’état civil, la situation matrimoniale, veuf, la nationalité, Allemande de l’Est, la date de naissance, le 12 août 1961à 23h50. Elle s’étonne de ces deux dernières précisions, lui sourit comme on le fait quand on est en présence d’un pauvre gars, un peu niais, dont on aurait pitié, essaye d’engager une conversation vite abrégée ; ich spreche nich Deutch, glisse-t-elle malicieusement, son interlocuteur n’étant guère en mesure de faire mieux dans la langue de Molière (dit-on…). Elle croit comprendre qu’il a un rendez-vous avec Anna Fuhrer, ce qui glace la jeune et trop jolie Emilienne Dutrace, il réserve d’ailleurs une table pour deux pour le lendemain midi, puis fait péniblement comprendre qu’il ne dînera pas. Un homme d’un âge certain s’approche alors du berlinois, lequel devine son agressivité et montre les dents. Son propriétaire lui glisse un mot dans le verbiage de Goethe (dit-on…) et la bête s’apaise aussitôt. Il s’ensuit un nouvel échange chaotique entre les deux hommes pour faire comprendre au client que les animaux ne sont pas admis dans les chambres ; l’animal, dur au mal, passera la nuit dans un chenil jouxtant l’hôtel et qui se trouve être ce jour vide de son habituel propriétaire, le berger allemand du patron, blessé lors d’une chasse et en observation chez le vétérinaire du coin.

La jeune et trop jolie Emilienne Dutrace se fend alors de son plus beau sourire, dieu sait que de telles beautés s’avèrent irrésistibles, lui tend la clef de la chambre et lui indique l’étage et l’escalier pour y monter. L’homme s’éloigne bientôt, d’une démarche altière, tandis qu’elle s’empare de son portable et entame un bref échange inaudible ; où il est question d’une belle affaire, un bon coup, qu’elle lui donnera le plan à suivre lorsqu’elle l’aura arrêté, mais qu’il soit près dès à présent à agir.

Herbert Von Otte, s’installe chambre 10, les traits tirés et pas seulement à cause du voyage. Il s’assoit devant une petite table, allume une petite lampe, sort ce qui paraît-être un épais journal intime, et se lance rageusement pour noircir une dizaine de pages. Vers vingt-deux heures, il cesse brutalement son activité, range ses affaires qu’il laisse sur la table.

Après une toilette rapide, il se glisse sans plaisir dans le lit, éteint la lumière. Il sait qu’il ne dormira pas ; ce pour bien des raisons, cela fait bien longtemps qu’il ne dort pas au-delà de quelques minutes, deux heures peut-être par nuit, et encore, un sommeil agité peuplé de cauchemars, de souffrances et de morts omniprésents… Cette nuit est particulière, pour bien des raisons ; une de ces dates charnières qui à plusieurs reprises ont jalonné sa vie; son premier jour d’incorporation dans l’armée, son premier et piteux rapport sexuel avec une femme, une prostituée en l’occurrence, comme ce sera généralement le cas toute sa vie à l’exception de deux jeunes femmes, toutes deux russes, son éphémère femme et la mère de son fils… Date anniversaire également de son premier combat en Afghanistan et de ses deux premiers morts, de son premier infarctus, de sa première cuite, de la mort de sa mère, de sa fuite vers Moscou lorsque le mur est tombé… Celle aujourd’hui de sa première nuit dans le monde occidental, dans une région dont il ignorait l’existence, comme beaucoup, lui-même ne connaissant de la France que les quelques images d’Epinal classiques des touristes (qu’il déteste par ailleurs) tournant autour de quelques spécificités Parisiennes, les châteaux de La Loire, le Mont St Michel, St Tropez, le pinard et les équipes de Foot championnes du monde; et de façon plus lointaine, nébuleuse même, des esquisses d’un monde lointain, la Paris de 40 à 42, conté par son père, quelques lumières dans les yeux, celles de la belle vie, des femmes (la sienne, enfin la première, étant morte d’un accident de dirigeable alors qu’elle était enceinte) et des fêtes fastueuses et très copieusement arrosées, mais aussi le plaisir des triomphes contre les forces Françaises de De Gaulle, d’astreindre le peuple au plus violentes restrictions, une revanche du temps pas si lointain, en tout cas jamais oublié, des tranchées proches de Verdun où son père à lui avait perdu son âme durant quatre année, sa vie trois ans après dans d’affreuses souffrances, gueule cassée, et oui il y en a eu aussi en Allemagne, agrémentées d’un de ces Gaz tournoyant sans pitié au gré des vents pour s’abattre au hasard sur des soldats d’un bord ou ceux de l’autre, parfois même sur quelques civils égarés sans espérance de jours meilleurs ou au contraire quelques malins flairant les bonnes affaires.

Un instant, ses souvenirs se figent sur ce père, défenseur du Reich jusqu’au bout, conscient certes que le bon Adolf avait sans doute un peu perdu la tête mais qu’au fond il avait mille fois raison, qu’il fallait un pouvoir fort pour la grandeur de son peuple et éradiquer ceux qui ne pouvaient y accéder, de par leur histoire, leurs actes, ou leurs croyances. C’est sans doute pour cela qu’il a rapidement rallié la cause soviétique ; pour cette force brutale mais fédératrice d’un monde meilleur pour le bien de tous, mais aussi parce qu’en 45, dans la débâcle générale, il est tombé entre les mains des soldats américains et que ceux-ci l’ont humilié, torturé et même violé, oui, lui cet homme robuste tombé entre les griffes de malfrats haineux et vengeurs. Il a voulu s’engager au nom de cette RDA officiellement née en 1949, repartir en croisade, de toute façon, que pouvait-il bien faire d’autre ? Mais blessé, affaibli, ils ne lui ont pas permis de reprendre son combat. Sa bataille quotidienne serait d’écrire des discours enflammés puisqu’il était doté d’une belle écriture, pour le parti local dans les premiers mois, pour le gouvernement ensuite… Et puis, un jour, un peu las des mêmes sempiternelles ritournelles et sans la moindre reconnaissance des dignitaires dont certains pourtant lui devaient beaucoup, il a cessé d’écrire, est entré à la Stasi, s’est prodigieusement enrichi par des moyens peu scrupuleux et s’est mariée avec Yéléna Aboulakev, une austère jeune femme germano-soviétique de 30 ans sa cadette qui lui a donné cinq beaux enfants en cinq belles années avant de rendre grâce quelques mois après la naissance du petit dernier, Herbert. Il a embauché une vieille femme d’origine prussienne pour veiller à l’éducation de la petite famille, éducation spartiate qui lui paraissait la meilleure pour que sa progéniture ne sombre pas dans les méandres de la jeunesse occidentale. Cahin-caha, l’homme s’est affaibli, a perdu l’esprit et s’est retrouvé dans un centre spécialisé où on l’a laissé dépérir tranquillement en souvenir de son passé finalement pas tout à fait oublié. Il est mort, le même jour que Breinev, le dernier grand roi communiste de la grande Russie devenue Union des Républiques Soviétiques Socialistes.

La réminiscence de cette mort brusque Herbert Von Otto; il se lève, reprend son journal, repart pour deux heures d’une écriture rapide et efficace, évident héritage de son père. Et puis, de guerre lasse, retrouve ce lit solitaire et froid, certain qu’à nouveaux le passé va s’insinuer dans son esprit qui aimerait tant qu’on le laisse en paix. Cette fois, la trahison de sa sœur aînée vient nourrir sa colère; brillante gymnaste pur produit et grand espoir de la RDA pour les prochains Jeux Olympiques, elle a profité de ses premiers championnats d’Europe pour passer à l’ouest, forfaiture dont elle n’a pu heureusement profiter longtemps, les services ayant concocté un accident domestique d’une efficacité radicale, à titre d’exemple à peine voilé pour tous les candidats au grand saut. Pourtant, il l’aimait tant cette grande sœur, sa petite mère, d’une beauté et d’une douceur extrême, dont il devinait certaines souffrances dont il n’a jamais voulu approfondir les causes… Il l’a haïe, double abandon ; lui et sa famille, et la mère patrie. Sa mort a été une délivrance du déshonneur qui était le sien, être le frère, certes encore bien jeune, d’une traître à la grande République Démocratique d’Allemagne. Il en sera de même dix ans plus tard lorsque son frère essayera de franchir la bande de la mort pour franchir ce mur vers l’Allemagne ennemie, celle des Français, des anglais et de ces sataniques américains ; le destin voudra qu’il fasse sa tentative dans la zone où Herbert était de faction avec quatre autres collègues militaires, lesquels, comme nombre de leurs collègues étaient prêts à fermer les yeux. Pas Herbert, élevé sous le règne de la dignité, de la fidélité et de l’honneur, il a épaulé son arme, reconnu son frère, sans doute hésité quelques longues secondes puis a tiré sur ce lâche. Il fut certes blessé d’avoir dû abattre son frère et, même s’il ne l’avait jamais porté dans son cœur (il aimait le rock, les voitures américaines, et rêvait d’une absurde liberté), il eut quelques peines à s’en remettre ; mais il parut aux yeux des dignitaires être un digne héros de la cause de la RDA, entra comme son père dans la Stasi, ce qui contribua à lui faire oublier cette cruelle affaire. Il apprit le métier, devint plus de fois que de raison un tueur froid et efficace pour lutter contre tous ceux qui s’opposait au régime ; il devint même rapidement une légende et aujourd’hui encore, le nom de Herbert Von Otto résonne au panthéon des grands hommes de l’Est.

Herbert Von Otto esquisse un sourire qui s’efface aussitôt. Il pense à sa femme, une camarade russe, avec qui il n’a vécu que quelques mois. Elle lui avait révélé, confidences sur l’oreiller après une passe d’armes sans doute plus mémorable que les précédentes, qu’outre son métier d’entraîneuse pour l’équipe d’athlétisme pour tout ce qui concerne les courses de demi-fond et de fond, elle travaillait aussi pour le KGB; erreur fatale. Etant de la Stasi, les deux services ne s’appréciant que par obligations et intermittences, cela ne pouvait que mal finir. Il comprit rapidement qu’il était l’objet de l’attention de sa femme, pas le seul sans doute, mais tout de même, il la vit fouiller ses dossiers, constata qu’elle le suivait, tant et si bien qu’il finit par en informer sa hiérarchie qui concocta rapidement un mortel accident de voiture. C’est la vie, la Patrie d’abord, les amours ensuite. L’avait-il d’ailleurs réellement aimée ? Il erra quelques temps puis se vit proposer des activités plus concrètes, qui lui plurent infiniment, notamment la manipulation (et l’utilisation cela va sans dire) d’armes d’une grande sophistication. Il ne sait pas exactement combien d’hommes (quatre femmes, ça il s’en souvient et deux enfants) ont péri de sa main armée ; parfois, pour s’endormir, il essaye de compter, mais il achoppe régulièrement, se perdant dans les souvenirs de ces moments intenses en terme d’adrénaline. Côté amour, il n’y a donc plus rien eu au-delà des coups d’un soir, hormis avec une autre camarade soviétique (elle était Ukrainienne), elle aussi à la solde des services secrets de son pays même s’il n’en eut jamais la certitude mais il en joua cette fois avec doigté. De ces quelques semaines partagées naquit un jeune Nikita, né à Kiev puisque la jeune femme avait dû expressément rejoindre ses bases sur injonction militaire. Elle décéda peu après la naissance dans des conditions troubles. Il ne sut qu’après la chute du mur, lorsque les soviétiques le rapatrièrent à Moscou (il avait de nombreuses informations concernant les affaires secrètes de cette RDA en décrépitude, il fut si efficace qu’il se trouva ensuite enrôlé), l’existence de ce fils qu’il ne vit que deux fois ; le 11 septembre 91 (c’était un bel enfant blond aux yeux bleus) et le 10 mars 2019 de retour de permission de Syrie, salement amoché et unijambiste. Sans état d’âme, à vrai dire, il n’était qu’un fils par accident…

Le mur… Né la nuit de sa première édification, présent dans une des tours de surveillance en tant que responsable des lieux et, qui, à ce titre se dût de veiller à ce que ce moment populaire de liesse et de bonheur se passe en toute sécurité, le jour où l’enceinte a cédé (définitivement, les prémices étaient déjà nombreux) , les larmes aux yeux et la rage au ventre, lieu qu’il quitta à temps afin d’éviter un possible lynchage par des hordes que la liberté rendait hystériques pour aller chez sa sœur, la seule encore de ce monde puisque sa jumelle était décédée quelques jours plus tôt, sa seconde petite maman, le temps de son adolescence… Cette sœur qui lui annonça son intention de gagner la France dont elle s’était amourachée au cours de ses études artistiques. Herbert aurait pu la tuer, aurait du même le faire ; mais ce jour sinistre l’avait anéanti, il n’en eut pas le courage. Elle lui promit des nouvelles, il n’en eut jamais, avant cette lettre d’août 2019 où une jeune Léopoldine, fille de feue cette sœur apatride, émettait le désir de rencontrer le seul survivant de sa branche maternelle. Cause de sa présence cette nuit dans ce paisible hôtel…

Il essaye de s’imaginer la jeune femme, comme il aimerait la voir paraitre, mais il n’y parvient pas. Il se demande alors ce qu’ils vont bien pouvoir se dire, si cette rencontre se veut amicale où s’il s’agit d’un règlement de solde pour compte. Au cas où, il est armé d’un silencieux, qu’il a glissé sous son oreiller, comme toutes les nuits. Il n’avait jamais eu de nouvelles, pour tout dire, il avait oublié sa sœur comme on efface une tranche d’une existence dont on ne veut plus se rappeler. Lorsque cette lettre lui est parvenu (sans doute lue par les services secrets russes pour lesquels il travaillait encore), il a mis de longues minutes à comprendre ; et de plus longues encore pour envisager ce qu’il pouvait en faire. Une chose s’imposa toutefois rapidement ; il avait envie de voir cette nièce, puisqu’il s’agissait de cela. Il ignorait pourquoi, mais il en ressentait la nécessité comme si, au fond de lui, grandissait un colossal doute sur le bien-fondé de tous ses actes de ces dernières décennies, tout en devinant aussi que cette affaire pourrait mal tourner pour lui. Il avait répondu, ils avaient convenu d’un lieu et d’une date ; justement, demain, 30 ans et un jour après la chute.

Un bruit sourd réveille Herbert Von Otto; il s’empare de son arme puis se ravise, pose l’arme sur le lit, la recouvrant, mais mal, avec le drap. Il ouvre, un homme d’une trentaine d’année apporte le petit déjeuner, il est ganté. Le Berlinois se lève, soudain affamé, et s’installe devant la petite table, petit moment d’égarement. Quelques secondes plus tard, un bref et très léger bruit sec se fait entendre, un visage s’affale sur le petit déjeuner tandis qu’un homme plus que jamais ganté, après s’être emparé de tout ce qui pouvait rapporter, et avoir posé sur le lit une lettre d’adieu écrite de main de maître par la jeune et trop jolie Emilienne Dutrace experte en faux en écriture, glisse l’arme encore chaude dans la main du malheureux, et se retire avec une infinie discrétion.

Bientôt, sur le coup de midi, une jeune femme, va découvrir le corps de son oncle (dieu qu’il ressemblait à sa mère) et comprendre qu’elle ne saura jamais rien sur la branche germanique de sa généalogie. L’enquête, évidemment conclura à un suicide… Quant à la jeune et trop jolie Emilienne Dutrace et son comparse, l’affaire s’avèrera dramatique ; mais c’est là une autre histoire…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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pooh
Invité
pooh

superbe nouvelle pleine de rebondissements

Céci
Admin

Le rebondissement, en effet notre Gilles national, ça le connaît 🤓