Deux fois pour la patrie

deux fois pour la patrie…

Gilles Réjasse

Les débats font rage entre les spécialistes au sujet du dernier mort de la guerre 14/18. Depuis les années 80, on considère que cet étrange honneur revient à Augustin Joseph Louis Victorin Trébuchon, 1re classe du 415e Régiment d’infanterie, berger du Gévaudan mort pour la Patrie, comme on dit, lors de l’absurde dernier combat à Vrigne-Meuse entamé alors même que l’armistice était déjà conclue, histoire de bien asseoir une victoire pourtant déjà assurée, reconnue, et ce en toute connaissance de cause. Un p’tit dernier baroud pour la forme ; qui a couté encore quelques vies, pourcentage bien insignifiant face aux chiffres effarants de victimes, pourcentage qui pourtant ne demandait qu’à vivre après un tel enfer. Dix-huit morts ce 11 novembre sur cette affaire mais dix-huit croix antidatées après coup au 10 novembre, histoire de faire moins tâche. Et ce pauvre Augustin est donc tombé le 11, 10 minutes avant le chant du clairon salvateur, une balle en plein front, en allant paraît-il porter un message à son capitaine. Il est des messages qui pèsent bien lourd…

On n’est toutefois pas très sûr de l’heure précise de la mort du valeureux guerrier. Et du coup, certains considèrent maintenant que le dernier tué est certes un Auguste, mais RENAULT, mort attestée (paraît-il) et actée par plusieurs témoins à 10h58, un breton touché par un éclat d’obus égaré, peut-être même lancé par les Français qui fêtaient leur victoire en tirant à qui mieux mieux quelques dernières salves histoire de fêter cela avant de passer à autre chose… Etre au mauvais endroit au mauvais moment, en quelque sorte.

Cette hypothèse est d’autant plus enthousiasmante qu’elle viendrait en écho au premier mort de cette guerre, le sieur Jules André PEUGEOT. Peugeot, Renault, la victoire de l’automobile sur les fantassins, une belle parabole sur ce qui constituera bientôt l’un des fleurons de l’expansion économique. Si ce n’est que le sieur en question, mort en même temps que son opposant teuton (donc, qui est le premier ?), l’a été avant la déclaration de guerre. Raté ! Il n’est pas le premier mort de la guerre ; tout au plus le dernier de la paix. L’histoire eut été trop belle…

Celle d’Henri GUNTHER ne manque pas de sel, elle aussi. Après tout, pourquoi le dernier mort serait-il Français ? Cet américain, apparemment pas tout à fait dans son état normal ce jour-là (une mauvaise nuit, une lettre reçue au petit matin lui annonçant une triste nouvelle, un café avarié, une prise excessive de psychotropes, un coup sur la tête, une hallucination, …) ; vociférant, gesticulant à la manière de Haddock, il s’est lancé seul à l’assaut des Allemands bien paisiblement installés dans leur tranchée, attendant le cœur battant le coup de sifflet final, … Les allemands ont eu beau lui crier que ce n’était plus du jeu, lui faire signe que tout allait bien et qu’il pouvait s’en retourner vers sa destination première, tirer en l’air lorsque le dément s’approcha, ils n’eurent d’autre solution que de mettre un point final à cette situation en l’abattant en dernier ressort, bien désolés au fond de leur âme déjà bien fatiguée… Peut-être le soldat GUNTHER n’avait-il aucune envie de retourner chez lui (une femme irascible, des dettes insurmontables, une tête mise à prix, allez savoir).

Pour ma part, je vais vous narrer une toute autre histoire; celle de Auguste VASSIVIERE, mort deux fois à la guerre à un peu plus de quatre ans d’intervalle, aujourd’hui oubliée, parce que inexplicable, absurde, en vérité tout simplement incroyable, au sens premier du terme, une histoire dont j’avais eu quelques bribes lorsque mon grand-père la racontait et qui faisait les délices des soirées du café de la renaissance au village du Haut-Ferrand, fort de ses quelques cents habitants autour des années 20. Un récit relaté par quelques orateurs imbibés qui n’hésitaient pas à grand renfort de pastis à quelque peu (oh si légèrement) exagérer les faits… Ils ne savaient pas que même avec une dizaine de pastis supplémentaires, ils auraient encore été bien loin de la vérité !

Cette histoire, je l’avoue, je l’avais oubliée. Grand-Père racontait souvent n’importe quoi, à cause justement de cette foutue guerre, la grande comme on la surnommait, comme si une guerre pouvait atteindre à une quelconque grandeur, la der des ders comme l’affirmaient par ailleurs de nombreux brillants visionnaires… Grand-Père, c’était une gueule cassée, un Picasso grandeur nature, à faire plier les âmes les plus fortes; moi je l’ai toujours connu comme cela, pour moi, un grand-père c’était ça, ce faciès bigarré, iconoclaste… Ma sœur, plus tard mes compagnons, plus tard encore mes enfants, n’ont pu s’y faire. Hormis Hortense, sa vieille tante, sourde et muette, qui veilla sur lui avec une admirable dévotion, et qui eut par ailleurs la merveilleuse idée d’être une robuste centenaire ce qui permit à mon aïeul de mourir peu avant sans être une charge pour quiconque autre qu’elle.

Oui, mon grand-père, c’était une gueule cassée. A l’extérieur! Mais à l’intérieur aussi… Parfois il était capable de fulgurances de plusieurs heures à faire taire les plus grands penseurs de ce siècle, mais ces dernières étaient entrecoupées d’amas de mots venus d’ailleurs, maux qui rendaient la compréhension chaotique pour ne pas dire aléatoire. Nous étions bien peu à le comprendre, de temps à autres, parce-qu’il avait la générosité de répéter inlassablement sa petite trentaine de monologues parasités et qu’à force, on a fini par en décrypter une fragile moitié. Et encore, peut-être l’interprétation laisse-t-elle à désirer…

Par contre, il savait répéter ce que disaient les autres, ce qui en faisait un vrai moulin à paroles qui épuisait la Hortense, laquelle prit bien garde à ne point trop le laisser sortir. Mais lorsque le Jean de la ferme voisine (est-ce son nom, ou bien n’a-t-il jamais eu le moindre patronyme, je l’ignore) venait chercher la compagnie pour aller se j’ter un p’tit canon au café du coin, elle ne pouvait rien y faire ! D’ailleurs, personne n’a jamais rien pu faire contre ce Jean là; mais c’est en vérité une toute autre histoire que je vous rapporterai peut-être un jour…
Il savait répéter les histoires comme personne, en jouant sur les intonations, de telle sorte qu’on pouvait par instant croire se retrouver en plein cœur de l’action, sensation à la fois enivrante (vous imaginez, dans un bar…) et terrifiante (au milieu des mines patibulaires de ces hommes harassés de travail et d’alcool…). C’est en tout cas ce qu’il s’en disait car pour ma part, je n’ai entendu ces récits que lors de repas de famille fort rares au demeurant et qui ne motivaient pas suffisamment le vieil homme pour qu’il y développe tout son art.

C’est donc en ces lieux et en ces temps maintenant bien lointains que j’avais entendu cette histoire de la double mort d’Auguste VASSIVIERE, fils de Jeanne LETOURNEUX et d’Anselme VASSIVIERE. Que j’avais depuis oubliée et qui s’est brutalement rappelée à mon bon souvenir, il y a peu. Ainsi va la vie, on passe à côté de faits, et puis un jour (ou bien une nuit), ils vous prennent à la gorge. L’ombre s’avance alors, tel un aigle noir, elle assène sa cruelle vérité. Et là, vous vous prenez une claque monumentale, une chute vertigineuse, vers un abîme sans fond; véritablement sans fond. Ah je voulais savoir, et bien j’ai su. Et dorénavant, je sais. Je sais ce qu’il aurait finalement mieux valu que jamais je ne sache. Ça, je ne le savais pas, je ne pouvais pas le savoir ! Mais j’y reviendrai…

Revenons à cet Auguste. Né dans une ferme perdue au loin près du sommet du Mont Chauve (rien à voir avec celui de Moussorgski), tant et si bien que les gens de la vallée ne savaient rien sur lui ni sur sa famille. Ils vivaient des fruits de la montagne, l’Anselme descendait une ou deux fois par an au village pour quelques affaires miséreuses, il ne parlait pas au-delà du strict nécessaire, son fils qui l’accompagnait ne parlait quant à lui pas du tout. Son regard tournoyait, comme affolé par les informations qui peuplaient ces alentours incertains. Quant à la femme, bossue à ce que l’on disait, personne ne l’a jamais vue. Elle est morte jeune, l’Auguste ne devait guère avoir plus de dix ans, le village en eut ouï-dire sans que l’on comprenne bien comment, sans doute un commérage anodin. Le père résista encore un peu à l’extrême misère qu’était celle de ces gens-là, il abdiqua à son tour, l’Auguste avait tout juste les dix-sept ans. Ça tombait bien, la guerre était imminente, on avait besoin de chair à baïonnettes, le temps de bouter ces germaniques arrogants, une affaire disait-on de quelques jours, au pire selon les pessimistes de mauvais alois de quelques semaines. De ces considérations, l’Auguste n’en eut cure; il fut transpercé dès le premier jour de guerre dans un face à face héroïque avec un collègue allemand suite à une joute qui selon les rares témoins du moment dura une bonne minute, combat qui finit par la victoire de l’absurdité puisque les deux intrépides s’empalèrent généreusement dans une parfaite harmonie.

Le Maire de Haut-Ferrand n’éprouva aucune émotion particulière quand on lui fit part, quelques mois plus tard de la mort du pauvre Auguste VASSIVIERE. Il conserva les papiers du jeune, comme il l’avait déjà fait à quatorze autres reprises avec le sentiment que franchement le tribu devenait lourd à porter pour cette commune pacifique d’un centre de la France bien loin de s’enflammer pour la reconquête de l’Est. Il fut par contre autrement surpris lorsque quelques années plus tard, on lui rapporta les papiers d’Auguste VASSIVIERE, mort pour la Nation, cette fois empalé par un soldat Autrichien (décidément une habitude, notons que pour ce cas précis on n’eut aucune nouvelle du querelleur), le 11 novembre 1918 vers 9h44 (les sources divergent quelque(s) peu sur l’horaire précis), pas le dernier mort, ni même l’avant dernier, mais disons dans les vingt ou trente derniers. Le notable n’a jamais su expliquer cette hérésie (une hérésie est-elle explicable ?) mais il a eu quelques minutes après s’être remis de ses émotions cette formule restée célèbre (dans son village); « en voilà un qui avait de la suite dans les idées ». Avec une mimique dont il avait le secret ce qui fit hurler de rire l’assemblée admirative.

Bon, me direz-vous, et alors ? Deux homonymes ? Une erreur administrative ? Pourtant non ! Il s’agit bien d’Auguste VASSIVIERE né le 18 juin (l’appel ?) 1897 à 4h22; dans les deux cas. Ah ? Bon alors, on l’a cru mort, on l’a réparé, le bon dieu veillait sur lui (quel plaisantin…), et après des années de convalescence il a remis ça… Ben non ! Il est bien mort début août 14 par une matinée brumeuse comme les plaines de l’est aiment à se parer. Ressuscité ? Logiquement, cette affaire, c’est chasse gardée. Donc peu probant. Non plus ! L’explication, à l’époque, les gens du village ne pouvaient pas la rapporter (enfin, si, ils auraient pu, mais ils ne l’ont pas su, c’est comme ça, un peu d’inattention, et l’incompréhensible mort d’un soldat à deux reprises a intrigué deux générations de locaux jusqu’à ce que le temps fasse son œuvre et s’invente d’autres récits plus en phase avec les modernités du moment).

Ce qui s’est passé? Je l’ai appris en lisant les notes du gendre de cet aïeul que j’ai tant recherché. Toute ma vie, j’ai voulu connaître ma généalogie du côté de ma grand-mère maternelle. Après de longues recherches infructueuses, j’ai fini par trouver sur un site spécialisé une piste qui s’est avérée être la bonne. J’ai pris contact avec l’homme qui avait apporté la solution, je l’ai rencontré; il ne savait pas grand-chose mais il s’est souvenu que son père, le mari de la sœur de ma grand-mère dont j’ignorais l’existence (ma mère aussi…) avait écrit un journal intime de peu de valeur sur les méandres et les turpitudes (le mot est faible) des membres de la famille du côté de son épouse. Je l’ai pris, j’ai mis quelques temps à le lire (une écriture au demeurant bien délicate à déchiffrer), et je n’ai pas été déçu du voyage littéraire. Mon Arrière-Grand-Père ? Un assassin de première classe, emprisonné quelques fois (une dizaine d’années en tout mais pour des faits bien différents, genre trafic d’alcool, détention d’armes et quelques autres peccadilles toutefois bien éloignées des meurtres relatés et pour lesquels il n’a jamais été inquiété), voleur, homme de bien peu de vertu qui finit néanmoins comme adjoint au Maire d’une petite ville du centre ouest de la France pendant huit années avant de trouver à soixante-sept ans une mort pour le moins absurde; empalé sur la grille de sa vaste demeure alors qu’il taillait sa haie du haut d’une échelle mal assurée. Empalé ? Le destin exagérait un peu…
J’oubliais, son nom… Auguste VASSIVIERE, né le 18 juin 1897 à 4h22 sur la commune de Haut-Ferrand, fils de Jeanne LETOURNEUX et d’Anselme VASSIVIERE, décoré de la croix de guerre et qui assista, selon l’écrit de son futur gendre, à la signature de l’armistice, au petit matin d’un 11 novembre prometteur à quelques malheureuses exceptions près. En voilà un qui, décidément, est un dur à cuire. La grande faucheuse a dû trimer pour finalement l’emporter dans son royaume; au troisième essai, toujours par le même artifice, l’empalement. Pas banal.

C’est dans la nuit que j’ai fait le lien avec cette vieille histoire, effaré par ce coup de théâtre. Alors quoi, mort trois fois ? Du coup, j’ai poursuivi la lecture des notes de mon informateur, j’ai fini au petit matin par comprendre en trouvant avant la dernière page de garde un bout de papier écrit par une autre personne (Auguste lui-même ?). Quelques commentaires sur la vie dans une petite ferme isolée comme il n’est pas permis, celle d’un taiseux, d’une bossue et de trois petits enfants besogneux.

Le 18 juin 1897, sur la commune de Haut-Ferrand, vers 4h22 sont nés des triplés. Le père n’en a déclaré qu’un; non qu’il voulait cacher les deux autres, tout simplement parce que lors de son passage à la Mairie, le sujet ne s’est pas présenté et qu’il n’y a pas pensé. Quand il descendait au village, un seul de ses rejetons venait pour l’aider, les deux autres restant pour les travaux de la ferme. Ainsi personne n’a pris conscience de la situation; les papiers, plusieurs fois refaits parce qu’égarés (et plus tard retrouvés…) furent communs, le prénom aussi. A la ferme aussi, les fils ne faisaient qu’un.

Evidemment, je retiens surtout de cette histoire que mon aïeul fut un voyou de la pire espèce. Encore un cadeau de la vie qui ne m’épargnera donc jamais rien. Pourtant, je ne demande pas grand-chose, juste de pouvoir faire la paix avec moi-même. Ou tout au moins un armistice, histoire de tourner la page pour quelques lendemains éventuellement meilleurs. Plus de tracas, plus de nouvelles affligeantes sur mes cheminements personnels. Un armistice ? Oui, c’est cela. Après tout un armistice ne vaut-il pas mieux qu’une paix définitive et mal fagotée ? Suite à 1918, on a signé la Paix; la guerre a vite retrouvé ses droits. Depuis 45, on est sous armistice, et ma foi, ça ne se passe pas si mal…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

Gilles

Gilles

« Des mots pour des maux (ou inversement?) »

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