Fillette

Fillette

Gilles Réjasse

Il était une fois, déjà plus dans le monde d’avant si laid, si injuste, si monstrueux mais pas encore dans le monde d’après, si doux, si beau, si juste, une jolie fillette qui gambadait joyeusement sur un petit sentier marquant la crête d’un de ces Puys creusois, derniers vestiges d’une très ancienne activité sismique oubliée.

Son cœur était visiblement empli d’une absolue gaité, elle chantonnait un de ces airs irréels qui rappellent aux âmes sensibles les belles épopées passées qui firent les ciels féériques et les poèmes sublimes. Parfois, elle s’arrêtait pour humer les senteurs des fleurs épanouies, pour admirer un insecte butinant la fleur alanguie de la folle aventure de la vie, pour observer de plus grosses espèces se mouvoir avec grâce dans les pâturages voisins ; parfois même, elle conversait avec l’animal qui semblait prendre part aux verbiages amicaux ou aux arbres massifs qui toujours lui répondaient de leur voix gutturale pour qui prenait le temps d’y prêter attention.

Il était une fois, donc, une fillette de six-dix ans, on ne sait trop, plutôt coquette, proprette et soignée, déjà grande pour son âge mais sujette, à l’évidence à une nutrition inadéquate qui frisait l’anorexie, une fillette sans nom, sans prénom, toujours appelée par des surnoms variables selon les interlocuteurs. Cela ne lui facilitait pas la vie, une vie qu’elle voulait simple et dont elle croquait à pleines dents les meilleurs parcelles en oubliant tout le reste, c’est à dire l’essentiel, mais qu’elle balayait avec une telle célérité qu’au bout du compte il n’existait que par frémissements diffus, de timides bruissements, un souffle, une légère ombre. Elle ne voyait donc que ce qu’elle voulait voir, ce qu’elle aimait, ce qui la rendait heureuse.

Prenez son père ; elle se ravissait de la mémoire de son sourire si rare mais si majestueux, des quelques secondes où il se prenait pour un ténor sorti des profondeurs wagnériennes, de ses gestes puissants et majestueux lorsqu’il nageait le crawl dans les lacs frigorifiés des montagnes d’automne, de ses muscles puissants lorsqu’il prenait sa petite choupette dans ses bras pour la cajoler lorsqu’elle s’était fait mal ou qu’une peur quelconque l’avait menacée, de son odeur, une odeur forte, qui la transportait vers des horizons si éloignés de ses réalités autrement plus efficacement que ne le pourraient les poudres plus ou moins blanches, quand bien même leur pureté friserait l’absolue perfection.

Du coup, elle éludait le reste, que son papa, en fait, n’était pas du tout gentil, qu’il la frappait, comme il cognait sa grande sœur (lorsqu’elle était encore là), son frère, sa mère, ses oncles, ses chiens (seule sa grand-mère y échappait semble-t-il). Violent du matin au soir, imbibé d’alcool dès les premières heures, sale, dictateur, injuste, insensible, infidèle (elle ne savait pas ce que cela voulait dire mais elle lisait dans les yeux de sa mère qu’il s’agissait d’une terrible souffrance qu’il lui infligeait), voleur, menteur, assassin, à l’occasion, par intérêt, non par plaisir, c’est déjà ça, le plus généralement par accident, souvent absent ; réellement ou au travers d’un regard glaçant.

Depuis peu, disons une bonne année, il avait parfois des moments d’une grande gentillesse qu’elle n’aimait pourtant pas ; elle observait cela naguère avec sa sœur, il lui offrait maintenant les mêmes douceurs, les petits baisers dans le cou, les caresses, sur la joue, sur les lèvres, les glissements des doigts sur sa peau, lorsqu’il ôtait ses vêtements, sa respiration haletante, et son odeur si forte… Sa mémoire se fixait là, sur ces réminiscences olfactives, peut-être y avait-il des suites, qu’importe…

Sa mère ? Une belle femme naguère, assurément, maintenant décatie, il n’y a pas à dire, le temps n’a aucune sensibilité ; il use, il flétrit, il détériore après avoir affadi, il fissure, il casse… Aucune tendresse particulière, ce qu’elle aime, c’est la force brutale d’un homme qui s’abat sans prévenir, celle qui peut même aller jusqu’à broyer les os, et pour sûr les sens. Il faut le reconnaitre, elle en a bien profité. Sa fillette le sait même si elle n’en a vu que de petites bribes, au hasard d’un éphémère regard perdu, d’un passage inopiné ou alertée par d’étranges bruits autrement plus inquiétants que les brames des cerfs même lorsque ceux-ci venaient crier leur appétence aux abords de la chaumière familiale. Toutefois, elle possède un atout extraordinaire : son regard ! De beaux yeux bleus certes mais surtout un regard, à la fois doux, enjôleur mais aussi perçant voire inquisiteur. Mais un regard où, parfois, entre deux colères ou deux rencontres, quand elle l’appelait ma douce mignonne, la fillette pouvait se mirer quelques instants et tel le miroir lui susurrer qu’elle était assurément et de fort beaucoup la plus belle des petites filles de toute la région et d’ailleurs.

Pourtant, sa mère n’était pas une gentille maman. Mais alors pas du tout. Elle a certes eu trois enfants mais ce fut fortement accidentel ; pis encore, les deux derniers firent l’objet d’une tentative d’IVG qui n’aboutit pas mais laissa des séquelles ; ainsi, le garçon arborait diverses malformations physiques et plus encore intellectuelles, développant de fait un comportement quasi animal teinté d’une profonde cruauté plus vraisemblablement toutefois d’origine humaine. La fillette elle-même souffrait de troubles divers, incapable notamment d’analyse ou de réflexion, et donc généralement dans l’incommunicabilité la plus extrême. Seule la grande lui avait un temps paru digne d’un certain intérêt, celui d’une petite sœur voire plutôt d’une poupée sur laquelle on déverse son trop plein d’amour (parfois) ou à l’inverse sa rage contenue (le plus souvent), jusqu’à ce que le père lui voue soudain une attention bien trop particulière et qu’elle ne devienne une concurrente, ce qui ne dura guère puisqu’il lui trouva une plus lucrative activité bien loin de la maisonnée familiale.

Outre son incapacité à être mère (peut-être parce qu’elle même détestait sa génitrice qui d’ailleurs le lui rendait magnifiquement bien), elle était en proie à de terribles hystéries qui l’amenaient à une violence qui ne se limitait que rarement aux seuls mots ou objets, et dont seuls les coups de l’époux permettaient une temporaire accalmie. Dès lors elle rentrait généralement dans de longues périodes de nostalgie d’un temps révolu (sans doute même totalement imaginaire) qui nourriraient peu à peu les prochaines colères.

Il était une fois une fillette qui, donc, n’avait pas vraiment ni père ni mère, juste quelques iconiques images fort gracieuses qui suffisaient à la petite pour traverser comme elle le pouvait son étrange destinée. Mais elle avait une grand-mère, fort amène, toujours très jolie malgré sa récente accession à la cinquantaine, l’humeur toujours égale, plutôt une taiseuse comme on le disait dans les campagnes creusoises puisqu’elle en était originaire. Une taiseuse mais qui, lorsqu’il le fallait, savait marteler l’essentiel pour le bien de tous, c’est à dire pour la bonne marche de la petite entreprise familiale dont elle tenait les rênes sans partage tout en laissant croire à son gendre (sa fille, c’était inutile, elle était d’un autre monde) qu’il était seul maître à bord. Cette grand-mère n’avait guère de complicité avec la fillette, pour qui elle avait toutefois une faiblesse, sans doute les restes de ses toutes premières années où sa mère la cajolait avec un torrent d’amour comme il en existait peu en ces temps de grande misère. Elle appréciait la douceur de sa peau juvénile qu’elle caressait fréquemment, notamment lorsque le crépuscule préparait sa retraite journalière, ce moment où, lorsqu’on y prête quelque attention, le monde semble s’apaiser de ses rancœurs pour s’enfoncer bientôt pour quelques jolies heures dans l’oubli de ses forfaitures et les premières esquisses encore embryonnaires de folles espérances des prometteuses congénères à venir; la symphonie de l’extase. La petite fille gardait un souvenir ému de cette sensation qui souvent, en pleine journée, lui apportait de frissons bien agréables. Pour le reste…

Car il faut bien le dire, Grand-mère non plus n’était pas du tout gentille ; la main leste, bien souvent sans grande raison particulière sinon, certainement, le besoin d’évacuer une tension iconoclaste dont l’origine elle-même n’est parfois pas évidente à isoler, la parole sèche, acide et sans contestation facile, souvent des ordres impérieux (impériaux ?). Et pas seulement pour la fillette ; sa mère y avait droit tout aussi régulièrement. Même son gendre… Il encaissait, parce qu’il savait au fond qu’elle avait raison et que sans elle, il y a bien longtemps que tout serait fini, ou qu’au mieux il croupirait au fond d’un cachot à regarder à longueur de journées les âneries débitées par la télévision. Mais à quoi bon se rappeler de ces choses-là sans importance ; après les fortes pluies viendront les fragiles éclaircies…

Parfois, outre ce père, cette mère et cette grand-mère figés dans un coin ensoleillé de son cortex, quelques apparitions prenaient corps. Elle aimait généralement cette sensation de mouvement, synonyme d’une existence en gestation somme toute bien rassurante. Elle n’aimait par contre guère leurs visages souvent sévères, et moins encore les libertés que parfois certains s’accordaient sous l’œil complice et rigolard de son patriarche ; encore qu’après tout, elle n’en fut pas totalement certaine puisqu’elle ne se souvenait que de quelques bribes à peine explicites et donc soumises aux interprétations les plus erronées lorsqu’on sait déjà à quel point celles-ci peuvent s’avérer redoutables lorsque le message est clair…

Qu’on se le dise, ces gens-là, monsieur, n’étaient pas du tout des gentils ; du même moule que son père bien que plus frustres généralement, genre exécutants plus que penseurs. Ils venaient d’horizons divers mais globalement visaient les mêmes avenirs parfois très prometteurs mais toujours chaotiques et incertains. Parfois, un inconnu semblait pouvoir y déroger tout ou partie. D’ailleurs, dernièrement, un gars avec une certaine bonhommie teintée de naïveté et plutôt de gentillesse lui avait procuré une particulière empathie, ce qu’elle ne ressentait pour ainsi dire jamais.

Il était une fois une fillette, donc, qui maintenant sautillait d’une jambe à l’autre sous le fragile soleil de mai, sans la moindre procuration pourtant actuellement impérative au commun des mortels qu’elle n’était pas, mais absolument confinée dans son propre univers et donc sans aucun danger pour le monde alentour. Encore que, quoiqu’on puisse en penser, le danger rôde toujours et frappe parfois en des temps ou lieux dont personne n’aurait pu imaginer les effets. En cet instant, elle s’apprêtait à quitter le sentier principal pour regagner le creux de la vallée voisine à travers champ, ce qu’elle appréciait généralement, les chemins étant des lieux de possibles rencontres dont elle n’avait aucune envie. Elle vit alors en contrebas de l’autre versant une silhouette sombre adossée contre la paroi raide sur une quinzaine de mètres sous le sommet.

En quelques minutes, elle lui faisait face. Inerte, il ne réagissait pas à sa présence. Il n’était toutefois nullement mort, simplement son esprit semblait singulièrement absent et elle devina une intense souffrance teintée d’un dégout profond de l’humanité dans son ensemble et de la sienne en particulier. Il avait dû vivre quelque chose d’effroyable ces dernières heures, quelque chose d’insupportable à porter en soi, qui méritait la mort pour le moins mais que par lâcheté il n’était même pas en mesure de se donner, préférant l’abandon pitoyable aux desseins de la destinée. Il ressemblait à s’y méprendre à ce gars avec une certaine bonhommie qui demeurait inexplicablement ancré dans les limbes mémorielles de la fillette mais il n’avait plus ce regard doux, il n’avait d’ailleurs plus aucun regard seulement le vide le néant, l’apocalypse, la terreur, l’innommable…

Elle vint s’asseoir sur ses jambes, le visage proche du sien, elle l’enlaça avec un étrange mélange de douceur et de passion, un de ces câlins fusionnels où deux corps enserrés visent à n’en plus faire qu’un, pas même écœurée par les épouvantables émanations d’alcool mêlées à l’odeur d’une transpiration abondante conséquente à une fièvre pas seulement de circonstance que le presque cadavre dégageait sans la moindre retenue. Les mains de la belle entamaient un lent ballet sur le dos et la nuque de l’inconnu, un charmant délice qui ne pouvait laisser de marbre : même un mort eut pu espérer une résurrection par un tel traitement.
 
De fait, le corps de l’homme finit par exprimer de timides réactions, le cerveau reprit quelques acescences, une sensation de renaissance naquit, comme un sommeil lourd et sans espérance se laissant gagner par un rêve divin prenant forme de fragile réveil pour un monde meilleur, un songe dont il ne faudrait pour rien au monde sortir. Mais hélas, l’âme humaine est rétive à l’abandon. Les délices de ces instants surréalistes furent peu à peu envahis des flèches acerbes de la dure réalité ; des images hideuses firent surfaces, l’adoubement au malin, le fameux côté obscur…

La fillette sentit cette sempiternelle guerre du bien et du mal, la lutte était inévitable, douloureuse, périlleuse, incertaine, elle durerait des heures, mais elle valait la peine d’être tentée. L’étreinte devint violente, irrespirable. Plus de douceur mais une formidable ode à l’Amour, pas nécessairement charnel, non, l’Amour ; l’amour de la vie, l’amour de soi, l’amour des autres. L’homme se réveillait, il comprenait certains éléments de la situation, le plus concret, la présence d’une admirable femme sur lui, qu’il désirait plus que tout et pas pour de bonnes raisons, et qui appelaient à grands cris les immondes réminiscences des ignominies de la veille à s’exprimer à nouveau. C’est à cet instant précis, alors que la nuit retirait peu à peu sa longue robe noire pour laisser une fois encore le champ à la belle Aurore, qu’elles s’effacèrent à jamais de sa mémoire, entrainant avec elles d’autres aventures guère plus reluisantes. Une renaissance, une nouvelle chance, un nouveau départ moins incertain peut-être puisque nettoyé de tant d’égarements nauséeux, prenaient racine sur les hauteurs d’un vieux Puy creusois en même temps que le fragile corps d’une fillette qu’illuminait un large sourire disparaissait peu à peu dans le corps d’un pauvre type égaré depuis bien longtemps et à qui, sans raison, le destin avait décidé une rédemption improbable.

Il était une fois, nous l’avons dit, une fillette qui parfois sillonnait les alentours à la recherche d’une cause perdue à éventuellement défendre. En vérité, c’était sa première fois mais la légende dit qu’il y en aura quelques autres, au fil du temps, au gré du vent. Une fillette ramasseuse d’âmes malades et qui sauva ce jour un homme qui ne le méritait pas plus que tant d’autres. Une fillette évaporée…

Il était aussi une fois un quinquagénaire égaré, épuisé, transi par les morsures du froid conséquentes d’une nuit à la belle étoile (il y en avait pourtant plusieurs mais en vérité, nous parlons là de sa bonne étoile…), respirant difficilement, la gorge asséchée et brulante, qui venait de vivre un étrange songe si réaliste toutefois qu’on pourrait le croire bien réel ; un songe qui avait réinitialisé son être, et lui avait dit qu’au fond, il n’était peut-être pas aussi mauvais qu’il le pensait jusqu’alors. Mais d’ailleurs, le pensait-il vraiment ? Et ces actes abominables, étaient-ils vrais ? Non, bien sûr que non, c’est évident, il sait qu’ils existent dans l’absolu, il a pu en croiser à l’occasion, de loin, sans le savoir, rien de plus Monsieur le procureur…

Je me suis levé, j’ai pris le chemin du retour, en paix avec moi-même. Je revenais de si loin. J’étais bien loin de m’imaginer ce à quoi j’avais échappé…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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