Gilets jaunes ; la révolte finale, par Victor Potel, de père indéfini.

Gilets jaunes ; la révolte finale, par Victor Potel, de père indéfini

Gilles Réjasse

Dimanche matin, un homme quitte son appartement cossu du 22 de la rue Castafiore. Direction le centre-ville. Le givre a recouvert les toitures, l’hiver continue de marquer son territoire ; depuis plus d’un mois, le pays tout entier vit sous ce régime anticyclonique qui certes permet un ensoleillement appréciable mais prodigue des températures trop négatives. Récurrence depuis cinq ans ; des hivers longs et d’une rigueur extrême, des étés pluvieux à l’exception notable de celui de 2022, juste après l’élection présidentielle, où de mai à mi-août il y eut une canicule meurtrière. « Et dire que le gouvernement nous vendait du réchauffement climatique !» marmonne Jean O’Connor.

D’un pas vif, il parvient bientôt dans la rue principale marquée par les stigmates de la veille ; vitrines brisées des magasins, évidemment pillés et inutilisables pour de longues semaines (ré-ouvriront-ils seulement?), pavés arrachés à la rue qui jonchent le sol dans un désordre indescriptible, murs noircis par des incendies nés de la rage des manifestants, sans parler de la Mairie, complètement détruite, ravagée, anéantie… Un petit sourire de satisfaction gagne son visage, il se revoit encore hier, à la tête de ses ouailles, menant les opérations, repoussant sans ménagement les faibles effectifs des forces de l’ordre qui ne s’attendaient pas à ça (deux morts selon ses informations, deux blessés, et le reste de la petite troupe évaporé dans l’espace lorsqu’ils ont compris qu’ils n’étaient pas en mesure d’empêcher quoique ce soit). Il se remémore surtout cette joie intense qu’il avait ressentie lorsqu’enfin il avait reçu par les réseaux sociaux le signal espéré depuis des mois pour passer à l’action, cette fameuse phrase qu’il attendait chaque matin avec fébrilité, persuadé depuis longtemps qu’il fallait passer à une autre dimension pour la lutte finale, cesser de casser maladroitement quelques boutiques martyres dans les centres de quelques grandes villes, de se contenter de bloquer quelques axes ou brûler de façon parcimonieuse les effets personnels de quelques élus en les menaçant parfois de mort. Il était temps de mettre à sac les petites villes, les villages, de détruire tous les symboles d’un quelconque pouvoir, et de faire en sorte que l’anarchie règne enfin pour le meilleur de l’humanité, où l’homme serait libre de faire ce qu’il entend, tout ce qu’il entend, au plus profond de ses tripes. Oui, il était fier que le code parvienne à sa connaissance, le jeudi précédent, pour la première vague de cette nouvelle approche révolutionnaire, concernant une cinquantaine de petites villes de province. Chacune avait sa petite phrase. Un bonheur intense avait empli son cœur à la lecture du message : sinon au pire quoi ? On pète les choux par le nez au mois de juin 47. En clair, si le gouvernement ne cède pas dans les 48 heures, ce sera la journée des longs couteaux (référence au coupe-chou, outil de travail pour les barbiers), place de juin 47, la place de la Mairie de sa commune, en mémoire à un lointain événement local de 1847. Jean avait ensuite méticuleusement prévenu ses camarades appelés à galvaniser les foules pour que la violence puisse s’y exprimer au mieux. « C’est à ce prix que l’on arrivera à nos fins » répète-t-il inlassablement.

Jean pousse la porte du café de la place en question, QG de la rébellion locale et donc à ce titre épargné de toute violence (Marcel, le patron, a toujours su sentir les évènements et s’en accommoder…). Personne ne reconnaît celui qui la veille haranguait la masse populaire ; son physique banal d’un jeune retraité ne manquant de rien, plutôt bedonnant, à l’apparence débonnaire, y contribue sans doute… Jean fait un petit signe à Marcel et gagne une table au fond de la salle autour de laquelle se trouvent trois personnes qui discutent ardemment, évitant toutefois soigneusement tout éclat de voix susceptible d’éveiller l’attention des tablées voisines. Jean s’assoit, commande son sempiternel Monaco, reste silencieux un moment. Annie fait maintenant un bilan de ce qu’elle sait des évènements de la veille ; un franc succès à l’évidence malgré les dénégations honteuses des médias à la solde de l’appareil d’état. La quarantaine naissante, elle est fort jolie malgré un habillement totalement anachronique et une chevelure sans aucun entretien ; Jean aurait volontiers envie d’une connivence physique affirmée avec elle, il n’y renonce d’ailleurs pas mais, pour l’heure, ce n’est pas le moment.

Marc, retraité comme lui (et tout aussi sensible aux attraits de cette femme dont la voix magnifie la prestance), ancien communiste pur et dur (il a quitté le PC en 1983 lorsqu’il a compris que son parti s’était fait avoir au nom du programme commun de gauche pour rallier la ligue communiste révolutionnaire), cégétiste ayant participé à plusieurs opérations dites « coup de poings », ne cache pas sa satisfaction. Ancien professeur d’histoire, il ne manque jamais de rappeler les grandes espérances des anarchistes espagnols du siècle précédent et nourrit le fol espoir que cette fois, c’est la bonne. Toutefois, au fond de lui, très profondément certes car le cœur a depuis cinq ans pris le dessus sur la raison, il sait que ce n’est pas le sens de l’histoire. A un moment ou un autre, un gouvernement officiera à nouveau sur le peuple, imposera ses lois, celles du capitalisme, puisque pour l’heure, on n’a rien trouvé d’autre. Les pauvres continueront à être de plus en plus nombreux, les riches de moins en moins mais de plus en plus riches. D’ailleurs la récente élection présidentielle allait dans ce sens ; l’arrivée au pourvoir de Gérard Dupont à la tête d’un front pour l’ordre public et la grandeur de la France (le FOPGF, parti venu de nulle part et qui avait anéanti les espérances des forces d’extrême droite ou autres insoumis qui pourtant se voyaient déjà en haut de l’affiche). Pour une reprise en main du pays, disait-il, qui semblait prendre en effet corps depuis six mois (plus guère d’exactions, juste une présence régulière sur les ronds-points, devant les péages avant que le gouvernement ne décide la gratuité des péages, des transports en commun dans leur ensemble (à l’exception des trains grandes lignes SNCF et bien sûr de tout ce qui touche à l’aviation) en même temps que l’abandon de l’Education Nationale et de toutes les participations financières aux manifestations culturelles et sportives, aux musées, la suppression des départements, du sénat, et quelques autres décisions d’un acabit similaire. Ses qualités d’orateur hors pair devant des foules hystériques hypnotisaient le peuple à l’image de cette phrase mythique vociférée lors de sa campagne présidentielle : un crapaud s’est écrasé sur le nez de l’avion. En clair, fin de partie, le crapaud que je suis va détruire ces vermines de meneurs et le reste de la clique rentrera dans le rang.

Prudemment, car il sait que son discours peut choquer ses camarades de table, Jo (surnom en hommage aux Daltons, car il se nomme Datonne et qu’il a par ailleurs une propension stratosphérique à des emportements homériques), un cinquantenaire chauve, myope et asthmatique prend la parole. Il sait le combat nécessaire, que les inégalités abyssales ne peuvent être réduites que par ce biais. Toutefois, il était las de cette lutte, qu’elle soit bonne ou mauvaise, certes approuvée (souvent passivement) par 50% de la population (menée tout au plus par 10%) et honnie (tout aussi passivement) par les autres. Tous les samedis, un nouvel acte, et le reste de la semaine (à quelques ronds-points près ou quelques blocages éphémères), la vie reprenait son cours, comme s’il ne s’était rien passé. Les pauvres restaient pauvres, les riches haussaient les épaules, et les tranches intermédiaires semblaient irrémédiablement se rapprocher dangereusement des premiers. L’économie souffrait un peu (mais pas tant que cela) et seul le monde du commerce payait les conséquences, avec une redistribution du jeu, internet devenant la voie royale pour tout achat, du moment que la livraison ne se faisait pas le samedi (voire le vendredi après-midi et le lundi matin, quelques poches ci et là pouvant entraver les circulations). Par contre, il voyait monter les haines, les clivages au sein de la population, des groupes violents dont la volonté première était l’éradication des « non conformes », dont le fameux groupe des Licornes. « Vous pensez vraiment qu’ils ne vont pas se mêler à nos actions prochaines ? Je ne sais pas d’où vous tenez ça, des martiens peut-être ? Les Licornes ont été vues au sud je vous dis. » Une inquiétude lourde au fond des yeux…

Jean se lance à son tour dans sa diatribe pour une révolte sans concession. Pour lui, il faut encore durcir le mouvement et, par ailleurs, trouver un moyen pour que l’armée notamment, sur le pont depuis le changement de présidence, rejoigne les rangs du peuple. Un échange s’instaure entre lui et Annie d’une part, et Marc d’autre part, Jo restant en retrait. Marc approuve mais peine à embrayer aux raisonnements de ses deux acolytes. Jean le devine : « l’essentiel n’est pas ce que j’énonce. Je ne dis pas que ce que je dis est juste ou faux, mais si tu penses que c’est juste, alors dis-moi juste si tu es en mesure de pouvoir te justifier. Tu le peux ? C’est cela l’essentiel, la communication envers les autres, ta manière de les amener à suivre le mouvement ; dès lors que tu peux te justifier, tu peux faire fi du fond de la pensée ». Marc note qu’il y a là matière à une belle dissertation philosophique ; qu’il s’agit en outre d’une belle base pour une manipulation psychologique de grande ampleur.

« Et maintenant ajoute-t-il ? D’autres actions sont-elles envisagées qui nous concernent au premier chef » ? Jean hésite un instant puis sort un bout de papier de sa poche. Une phrase y est inscrite, lorsqu’elle paraitra sur les réseaux, il leur expliquera alors ce qu’il attend d’eux et des troupes sous son influence. Ce sera du lourd, cette fois des têtes tomberont. « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs ». Jo se renfrogne, se lève pour aller faire sa mise pour le tiercé du jour. Quand il revient, on parle d’autre chose. Enfin, pas tant que ça… On parle de foot, du PSG, des qatari, du pouvoir de l’argent là comme ailleurs ; avec contradiction, comme souvent dans l’histoire des hommes. Le rêve dans la tête (Annie et Marc sont des fans, Jean et Luc préfèrent le Real) mais aussi le dégoût d’un sport dévoyé. Rien n’est facile, décidément. C’est comme pour tout ; il y a du pour et du contre…

Bientôt Marcel se joint à eux ; une grande nouvelle à annoncer, le prochain passage au café d’une des sommités du mouvement des Gilets Jaunes, une femme dont la vraie identité est incertaine mais dont la légende enfle au fil des semaines. Il affirme que les choses vont bouger, c’est une affaire de jours, et ça fera du bruit. Le monde dans son ensemble en sera ébranlé : « une décision importante est à prendre, attendons Dame Sagesse ». Jo le regarde, plus inquiet que jamais. Cette femme ? Dame Sagesse ? Il a une toute autre opinion sur le sujet. Il croise le regard de Jean, il lui sourit. Il ne perçoit pas que ce dernier a compris qu’il n’est plus vraiment des leurs, qu’il sera bientôt un potentiel traitre. Jean décide alors qu’il faut l’éliminer, comme il l’a déjà fait pour Nicolas, Vincent, Mohamed et d’autres dont il a oublié les noms. Le succès de cette révolte est à ce prix ; même si ces gars-là, il les aimait bien…


Il est minuit, veille de la rentrée, le 07 janvier 2019, chez Madame Potel et son fils. La lumière est encore allumée dans la chambre du jeune Victor, treize ans, brillant élève, passionné de jeux-vidéos surtout ceux de guerre, apprenti écrivain en herbe. Il s’est endormi devant son ordinateur. Hélène la mère s’apprête à l’éteindre, elle voit le texte, le lit, la colère s’empare d’elle, le gamin se réveille, devine qu’elle va encore crier, imposer sa Loi, lui dire qu’il ne faut pas jouer avec ces choses-là, qu’il est trop jeune et bla bla bla…. Il se taira cette fois encore, lui l’opprimé. Mais lorsque la révolution aura éclaté, il faudra aussi ne pas omettre de régler cette insupportable gouvernance parentale.
C’est gagné, elle hurle, profère une menace nouvelle dont elle n’avait jamais alors évoqué le recours : « Je n’en peux plus. Après l’été, je te mettrais en pension chez les curés ». Victor se lève, gagne son lit, goguenard. Il se couche, la fixe droit dans les yeux et énonce en articulant de manière appuyée : « A l’heure d’été il est plus compliqué d’ajouter une pincée de cannelle dans la soute de l’avion ». Et sur ce, éteint la lumière de sa chambre.

Abasourdie, les yeux embués de larmes, Hélène quitte la pièce. Elle n’a pas compris. D’ailleurs elle n’a jamais rien compris à ce fils dont elle aurait tant voulu qu’il ne fut pas…

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