Jour de rentrée

Jour de Rentrée

Gilles Réjasse

Records de chaleur battus en juillet (parait-il de 0.04 degré mais qu’importe, le réchauffement est en marche –comme on le dit actuellement- ; et en même temps –comme on le dit aussi en haut lieu-, le mois d’août a frisé le frisquet en de nombreuses régions). L’été est passé, bien vite finalement ; et rebat la ritournelle de la rentrée. Fini le bronzage, les copains, les lectures, les baignades, les randonnées, les activités diverses, le bricolage, la sieste, la pétanque, la vie nocturne et la grasse matinée qui requinque les âmes égarées (ou pas…). Ainsi va la vie, si rapide qu’on a à peine le temps de profiter qu’il faut déjà passer à l’étape suivante ; de la naissance à la mort, c’est une déferlante si empressée, si fulgurante qu’on ne peut qu’à peine profiter de l’éphémère. Destinée de l’être humain si fragile en comparaison de la force tranquille de Dame Nature que l’on dit bien fragile, et qui pourtant, je vous l’affirme, nous enterrera tous…

Et l’on reparle de rentrée, que certains attendent avec impatience, le cœur battant ; que d’autres redoutent vivement, la boule au ventre ; que certains acceptent avec philosophie faute d’un choix autre, la plupart en vérité. Appréhension, espoir, impatience, résignation ; de toute façon, tout cela ne durera guère, il faudra faire avec et puis c’est tout. La rentrée faite, on oubliera…

Pour beaucoup, ce sera la même rengaine, à peu de variables près. Evidemment, il y a les exceptions pour confirmer les règles. Lorsqu’il s’agit d’un nouveau départ ; une nouvelle compagne, un déménagement, une mutation, une évolution de carrière, de nouveaux partenaires de travail, la fin d’une aventure… C’est en l’occurrence le cas de Ludovic VASSIVIERE ; après avoir vécu 12 ans au 58 rue Castafiore et (très modestement) officié (avec forte modération) comme employé dans un petit hôtel fade et de piètre qualité au sein de la grande ville voisine, il a profité d’une grosse entreprise plutôt douteuse (nous en reparlerons une prochaine fois, ce n’est pas le thème du mois) pour acquérir un établissement pas trop onéreux et porteur de perspectives prometteuses pour peu que le vent tourne favorablement, dans une verdure calme et retirée au bord d’un étang et de plusieurs cours d’eau dévalant des collines boisées environnantes, quelque part au plus profond de la creuse, entre Guéret et Aubusson. Surgissant de nulle part mais plutôt en harmonie avec la nature, il y a là quatre bâtiments de belle taille, tout en pierres du pays ; le premier est le logis du maître des lieux et de sa petite famille, nécessitant ce que l’on appelle un rafraichissement, le deuxième un ancien et grand manoir appelant quelques travaux de gros œuvres avant toute initiative d’aménagement, le troisième une vaste longère proche de la ruine s’il n’y a pas une rapide reprise en main, et le quatrième, une bâtisse de trois étages, plutôt proprette, ajustée avec simplicité mais aussi un évident bon goût, l’auberge du bas vallon, comprenant douze chambres plutôt confortables au-dessus d’une salle de restauration destinée autant aux pensionnaires qu’aux badauds de passage amoureux des espaces et des marches sauvages ; une petite affaire mais qui, bien orchestrée pourrait apporter quelques subsides non négligeables.

Depuis le 01 août, Ludovic (dit Ludo par ses rares proches) est donc le propriétaire. Tous les matins, il prend des mesures pour les futurs travaux, échafaude des plans, imagine, extrapole, projette mille et une perspectives qu’il remet en cause le lendemain et, accessoirement, lorsqu’on le rappelle à l’ordre, prépare la réouverture de l’auberge fermée depuis deux ans suite à une histoire plutôt sordide que je vous relaterai peut-être un jour si cela vient à se présenter. Il a recruté au prix le plus bas un vague chef cuisinier avec lequel, déjà, il ne s’entend guère, un jeune apprenti pas trop dégourdi (il n’a rien trouvé d’autre sur le marché…) et, pour la partie hôtellerie et service, deux jeunes femmes fraichement établies dans le métier et, là encore, deux adolescentes locales d’une efficacité bancale et incertaine qui tentent timidement une deuxième année de CAP après avoir été remerciées sur leur première place pour indubitable incompétence. Il n’est cependant guère préoccupé par le quotidien et fort heureusement pour la bonne marche de l’ensemble, sa mère a définitivement pris le pouvoir au grand dam de Patricia VASSIVIERE née LA PLAIE (pas facile à porter…).

Patricia, justement, parlons en… Pas vraiment emballée par le projet originel, elle s’est laissé convaincre par son mari, comme d’habitude, pour le meilleur, rarement en vérité, pour le pire, sans modération. Il est si craquant lorsque sa belle gueule d’amour exprime les merveilles d’un de ses multiples projets mirifiques ; sa voix, son sourire, ses yeux pétillants, la petite fossette à la commissure de ses lèvres, la fébrilité de ses gestes, sa posture générale, sa douceur, ses mots aussi, rassurants, euphoriques… Alors, elle a cédé, laissant derrière elle un poste de secrétaire de direction du collège de sa commune qu’elle venait tout juste d’obtenir et dont elle avait tant rêvé… Tant pis, le bonheur de son homme la tenaille aux tripes comme jamais, c’est son destin, elle n’a jamais pu s’en départir, même lorsque, parfois, de plus en plus, il devient violent, qu’il la bouscule un peu (beaucoup, passionnément). Après tout, c’est peut-être de cette vie dont il a besoin, au cœur d’une nature dont il n’avait jamais souligné l’attraction jusqu’alors, pour devenir son patron et se dégager des affres de tous ces supérieurs qui n’y connaissent rien et qui pourtant imposent leurs points de vue hérétiques. Alors, oui, tant pis pour elle, pour son fils Jason, petite terreur de huit ans dont le respect à autrui n’est pas pour l’heure la qualité première, plutôt ravi d’ailleurs à l’idée de devenir chasseur d’animaux dans ce vaste espace naturel. Tant pis pour sa fille, Emma, dix ans, muette comme une armée de carpes depuis ses cinq ans, toujours sur le qui-vive et dont les seules passions étaient la danse et l’amitié de la petite voisine du 60, paraplégique mais qui devisait avec aisance pour deux sur tout ce qui concerne l’art ; hélas, au cœur de cette Creuse abandonnée, danse et amie fidèle n’ont point leur place. Et pour couronner le tout, la beldoche était de l’aventure ; pas mauvaise bougre en vérité mais qui ne peut et jamais ne pourra s’empêcher de se mêler de tout, du matin à tard le soir, donnant toujours raison quoiqu’il se passe à l’amour de sa vie, son ange, son soleil, sa patrie, son Ludo. Alors Patricia s’adapte, elle joue son rôle d’hôtesse d’accueil et de responsable de salle qu’elle devinera sur le tas, elle rassurera sa fille, consolera les écarts de son mari, pardonnera les turpitudes du fils, acceptera les ordres de la vieille ; jusqu’à la fin, jusqu’à sa fin… 01 septembre, la rentrée, enfin l’entrée ! Premiers clients ce jour, une surprise en vérité ; et après tout, ce n’est pas si désagréable que ça d’être au service des autres.

Mme Ernestine DUPONT occupe pour sa part la chambre n°6. Elle est heureuse. Vraiment heureuse. Son vieux cœur a chaviré lorsqu’elle a été informée par le plus grand des hasards de la réouverture de l’établissement après deux années d’abstinence. Les vingt années précédentes, elle a toujours passé la première quinzaine du mois de septembre en pèlerinage dans cette chambre ; en souvenir des quinze nuits de noce où elle a connu le parfait bonheur avec son mari, quelques mois avant sa disparition lors des dernières heures de combat en Algérie et d’un retour sur les terres de la félicité après trente-cinq longues années de solitude dans une sordide périphérie Bruxelloise. Elle est heureuse, l’âme en paix, allongée sur ce lit qui, elle ne peut l’ignorer, n’a rien à voir avec celui de leurs lointains ébats, d’ailleurs, la chambre elle-même a déjà évolué plusieurs fois… Mais qu’importe si l’air, les objets, le temps et tant d’autres choses ont passé ; l’espace est toujours là, dernière bouée de sauvetage pour une existence blafarde !

Maurice ACHAR (curieusement surnommé l’Emil, car grand admirateur de GARY), piètre écrivain de troisième zone qui parfois avait servi de nègre (non, rien de raciste !) pour quelques écrivains de deuxième zone n’éprouvait pas la même sensation. Pour tout dire, le bonheur, il ne connaissait pas ! Le malheur non plus, d’ailleurs. Il était toujours bougon (d’origine magyar, c’est peut-être aussi une autre cause de ce surnom d’Emile car à l’oral, on ne sait jamais si le « e » est muet ou porté disparu). Rien n’allait ; la vie, les gens, le temps, la nourriture, la santé, le moral… une caricature du déprimé morbide et incurable. Enfermé dans cette chambre n°11, la plus petite, la moins chère, la moins belle, il prépare sa rentrée littéraire ; après six années d’échec (le syndrome de la page blanche), il attaque la septième. Sept ! Oui, à l’évidence, enfin, le chef d’œuvre va se dessiner, il ne peut en aller autrement, il le sent, il le sait. D’ailleurs, il a déjà écrit sa première phrase : « Sans la moindre raison apparente, il perdit soudain le contrôle de son véhicule ; et c’est ainsi qu’il allait retrouver le sens de sa vie ». Il en est fier mais il souffre déjà à la recherche de la suivante. Il en sera ainsi longtemps…

Jason, pour sa part, n’est pas comme les autres enfants, il ne prépare pas sa rentrée des classes et au vu de sa courte mais déjà lourde histoire, ce n’est pas plus mal. Son père a décidé de le retirer de l’école et de faire faire ses études à domicile par sa mère, aux anges de pouvoir ainsi mettre la main sur la progéniture issue du fruit de ses entrailles. Alors, de rentrée, il est bien question, mais elle se fera en toute liberté, dans la nature. Pour l’heure, il a décidé de faire la collection de tête d’oiseaux qu’il trucidera lui-même pour être certain de tout contrôler ; il rapportera les corps étêtés pour nourrir les deux pythons acquis la semaine précédente (illégalement) par son père, grand admirateur de reptiles. Jason est heureux, le plus heureux des petits garçons de son âge ; ça, c’est de la bonne rentrée !

Elisabeth QUERCY, chambre n°11, est plus dubitative. La rentrée, elle sait ce que c’est, elle en a largement souffert ; elle redoutait toujours les remontrances injustifiées de ses collègues quant à son travail, les rebuffades vociférantes de son patron, les impatiences des clients, la mauvaise foi de tout ce petit monde qu’elle ne détestait pas au demeurant mais qui s’avérait bien cruel à son encontre. Tout cela, c’est de l’histoire ancienne ! Depuis trois jours, elle goute à une juste et méritée retraite après tant de loyaux services. Pour fêter cela, cette célibataire endurcie (cas de force majeure puisque n’ayant trouvé chaussure à son pied comme on le susurre avec tant de poésie dans certains milieux autorisés), cette femme bien seule, donc, a choisi de vivre un mois de septembre monacale au pays de ses ancêtres (car oui, naguère, il y eut des habitants dans la creuse…). Elle devrait être libérée, tout au moins délivrée. Pourtant, elle ne parvient pas vraiment à faire la part des choses. Oui, certes, il n’y a plus cette angoisse permanente, cette boule au ventre, mais il lui manque quelque chose, ça lui manque, enfin, elle ne saurait dire…

Emma aussi est dubitative, la tête posée contre la vitre de la fenêtre de sa chambre, le regard perdu on ne sait où même s’il perçoit au fond du parc la silhouette du père vaquant à quelque obscure occupation. Elle reste inerte même si son corps tremble imperceptiblement, comme s’il se souvenait de quelque chose qu’il fallait pourtant oublier ; une fois encore. Elle ne sait même plus ce qu’est une rentrée ; elle a bien d’autres choses en tête. Des choses indéfinies, et comme toutes ces choses indéfinissables, il vaut mieux généralement en faire fi et passer à autre chose.

Pour sa part, Aline MUSE (nom d’emprunt, et pas pour la bonne cause), dans la chambre n°4, se souvient parfaitement, et son corps tremble également aux réminiscences de cette mémorable nuit déjà lointaine mais jamais oubliée. Un tremblement indéfinissable mais qui aurait plus à voir avec une forme de rage et de contentement. Elle a un petit sourire en pensant à cet adage : l’assassin revient toujours sur le lieu du crime. Elle s’esclaffe même un instant puis son visage se referme. Jour de rentrée ; ou plutôt premier jour de sortie après douze années à l’ombre. Et un travail à finir.

Quant à moi, je suis arrivé par hasard en ces terres oubliées. « Joint de culasse » m’a signifié le garagiste (un escroc, je le saurai plus tard…). J’ai trouvé une chambre dans cette auberge, la n°1, sur proposition du mécano du garage, un vieux gars qui à mon avis devrait être à la retraite depuis au moins quinze ans ; pour une durée indéterminée, le temps que le véhicule retrouve son utilité première. Je m’y suis installé, un jour avant la réouverture. Ça ne me donne aucun droit, pourtant, j’ai le sentiment d’avoir quelque chose de plus, à l’évidence…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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Cmut1
Cmut1
1 année plus tôt

Les habitants de la rue Castafiore ont des existences peu communes. Puisque Ludovic Vassiviere a quitté le 58, je vais peut-être m’y installer!

Céci
Admin
1 année plus tôt
Reply to  Cmut1

Attention, ce coin de la rue n’a pas l’air très famé…

Céci
Céci
1 année plus tôt

Eh bien c’est une rentrée qui promet ! Hâte de découvrir ce qui va se passer dans cette auberge cette année ! Adieu rue Castafiore, bon vent !