Jour de rentrée

Jour de rentrée

Gilles Réjasse

Septembre, déjà. Le soleil, encore là, moins véhément qu’en août, généreux, empli de promesses. Après une grasse matinée, ultime chant d’une nuit paisible, un appel aux escapades bucoliques, en bord de mer, à la campagne, en montagne, la sieste de l’après-midi, le petit rosé de 17h00, l’apéro avec la famille, les amis ou même seul lorsqu’on n’a pas le choix. Programme d’hier, d’avant-hier, de la semaine dernière…

Pas aujourd’hui. Le réveil, briseur de rêves dont on avait oublié la petite musique lancinante, vocifère un cri calleux à une heure indue. Les gestes se font lents, l’estomac se noue, les jambes flageolent doucement, les yeux piquent. Une routine que l’on croyait disparue s’est réinstallée, monocorde, pesante, comme une vieille copine insidieuse, incontournable, à laquelle il va falloir se faire à nouveau, pour le meilleur, parfois pour le pire, souvent…

C’est la rentrée  ! Inutile de le nier, l’omniprésence du phénomène est indéniable  ; le panneau publicitaire du coin de la rue depuis déjà trois semaines (on s’y habituait, peut-être n’était-ce là qu’une vieille légende), les marronniers médiatiques omniprésents depuis le 16 août au petit matin, et même quelques bribes de conversations échangées à la sauvette… La rentrée  ! Vue du ciel, une multitude de petites fourmis qui s’ébrouent fébrilement de façon bien désordonnée dans les rues de cette commune lambda de la lointaine banlieue de Paris, à une heure bien matinale. La veille, déjà ; de plus grosses fourmis, souvent à l’arrêt, accompagnées de sons criards, avaient investi les longs couloirs entre les petits cubes blancs et rouges entourés d’une couleur verte indéfinissable.

La rue Bianca Castafiore ne dérogeait pas à cette cavalcade. Depuis une heure, les véhicules s’engageaient régulièrement pour rejoindre le parking desservant les différentes entreprises sur la gauche de la rue. En face, les différentes propriétés connaissaient toutes l’effervescence, seul le square Hergé à l’angle demeurait fidèle à ses habitudes, ignorant sans doute la proche mutation qui le guettait  à savoir l’arrivée, à la sortie des écoles, d’une multitude de petits enfants et de poussettes accompagnés d’un adulte appelé à des tâches de surveillance sous des contours de bienveillance, précédant de quelques semaines la migration de jeunes désœuvrés séchant les cours du lycée Nestor à six cents mètres de là.

Au 2 de la rue vit la petite Lily, 3 ans, fille de Marie, mère au foyer, et de Philippe Durand, ingénieur informaticien. Depuis déjà quelques jours, la petite Lily sentait une pression indéfinissable qu’un mot semblait définir sans qu’elle ait une idée claire de la chose  : école. Sa maman semblait particulièrement inquiète, ce qui agaçait assez fortement son papa  ; du coup ils parlaient fort entre eux, des fois sa maman s’enfermait dans la chambre alors que son papa ne se penchait même pas vers elle lorsque Lily murmurait  : «  un câlin  ». La veille, sa maman lui avait parlé d’un endroit où il y aurait plein d’enfants (oui, bon, et alors  ? c’est comme chez la nounou lorsque deux après-midi par semaine sa maman avait «  des choses à faire  »), qu’il ne fallait pas s’inquiéter et que la maîtresse (c’est quoi, une maitresse  ?) était surement (surement  ?) gentille et que tout allait bien se passer (mais que sa maman, elle, n’avait pas l’air tout à fait convaincu). Et puis elle a expliqué qu’elle allait apprendre plein de choses et qu’après elle aurait un métier comme papa et tout un tas d’autres choses plutôt confuses (un métier comme papa  ? mais je ne veux pas, je veux rester avec maman, surtout que là, maman elle pleure et que peut-être elle est en danger…). Et puis ensuite, sa maman avait lu un livre, comme tous les soirs, mais là, elle en avait lu un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième qu’elle n’avait pas pu finir parce que son papa était arrivé pas du tout content. Avant de partir, elle avait fait un gros mais très très gros bisous en disant plusieurs fois, ne t’inquiète pas (mais si, là, maman je vais beaucoup m’inquiéter…). Lily avait mal dormi et pas seulement parce que son papa disputait sa maman dans la chambre voisine… Et puis, le matin, le petit déjeuner, sa maman qui tremble et qui renverse le lait, qui la dispute parce qu’elle traine trop, qui lui met une robe ridicule avec tout plein de nœuds roses (elle déteste le rose), qu’elle porte le cartable alors que Lily le voulait sur son dos comme elle l’avait vu dans un dessin animé à la télévision… Alors Lily a pleuré  ; pendant tout le trajet (heureusement, il n’y avait qu’une rue à traverser pour rejoindre le groupe scolaire Tryphon Tournesol), en arrivant à l’école (maman avait dit plein d’enfants mais là il y en avait des millions et puis des petits comme elle, mais aussi des grands de 5 ans comme son affreux cousin Dimitri et puis même des encore plus grands), devant le maître des petites sections (maman avait dit une maitresse  !), quand la directrice est venue dire à sa maman qu’il fallait qu’elle laisse sa petite fille, que le maître était un professionnel et que tout se passerait très bien et tout et tout. Lily déversa tout ce qui restait de larmes dans son frêle corps lorsqu’elle vit sa maman partir en pleurant, elle hurla même. Et puis, maman partie, elle entama son acclimatation en découvrant un environnement de jouets comme elle n’en avait jamais rêvé et en se dirigeant vers le très charmant petit Luc, prélude d’une longue et belle histoire. Marie vécut sans doute sa matinée la plus affreuse, bien décidée à ne pas la remettre à l’école, à faire elle-même le travail d’éducateur (elle avait déjà évoqué cela auprès de son mari plusieurs mois plus tôt, il l’avait évidemment rabrouée mais cette fois, pas question de se laisser faire). A midi, elle bouscula plusieurs personnes pour délivrer au plus vite sa fille des griffes de la grande Education Nationale. Lily jouait à la cuisine avec un petit garçon, ils riaient aux éclats… Sa maman lui prit gentiment la main mais Lily voulait rester (Luc demeurait la journée). Comme elle insistait, Lily a pleuré (comme quoi il restait des larmes…), Luc a pleuré aussi, le maître a dû intervenir, la directrice qui passait par là également (un petit sourire en coin que n’apprécia pas du tout Marie), Lily voulait bien ne plus pleurer si elle pouvait revenir l’après-midi  ; ce qui finit par être acté.

Magali Quémeneur, 37 ans, généralement célibataire, aurait sans doute trouvé quelques analogies avec Lily. Elle sait aussi qu’elle n’aurait pas pu être maman, justement à cause de ces moments de vie où les ruptures génèrent l’anxiété. Elle a déjà assez à faire avec les siennes. Magali habite au 4 de la rue, elle est professeur de français. Pour elle aussi, c’est la rentrée. C’est même la deuxième rentrée en trois jours. Avec à chaque fois le même mélange à taux variables de plaisir et d’angoisse. Elle est très organisée, elle a déjà retravaillé tous ses cours de l’année depuis son retour de vacances (15 jours à la mer fin juillet) à raison de six heures minimum par jour dimanche inclus (en août, pas grand-chose à faire et les collègues sont en vacances, autant s’occuper intelligemment). C’est sa douzième rentrée, elle est rôdée, appréciée de ses élèves, ses collègues, les familles, la direction, le corps d’inspection, elle devrait vivre tout cela sereinement, ce n’est pourtant pas le cas. Elle savait par ailleurs qu’elle aurait des élèves de 5ème, 4ème et 3ème (elle n’aime pas les «  petits 6ème  » sans trop savoir pourquoi…). Vendredi, c’est pourtant le cœur serré qu’elle a rejoint le collège Tournesol (de la maternelle au collège). Inquiète de l’ambiance (comment sont les nouveaux, les anciens sont-ils comme les autres années, les copines surtout, vont-elles bien…), de son emploi du temps, des salles qui lui seront attribuées, déjà agacée par les priorités dégagées par son chef d’établissement (elle a un souci avec les chefs, globalement on peut dire qu’elle ne les aime pas, toujours énervés, avec des idées farfelues venues dont on ne sait où, des imbéciles, des incompétents, qui ne pensent qu’à leur carrière, souvent ventripotents (les hommes surtout), ambitieux, fourbes, hypocrites…). Evidemment, ça s’est bien passé, et puis qu’importent les lubies du chef… Sa deuxième rentrée, avec les élèves, c’est pour l’après-midi. Elle est professeur principal des 5C (encore une vacherie du chef, elle ne voulait pas l’être cette année). A chaque fois, elle se remémore le film «  la gloire de mon père  » de Marcel Pagnol lorsque le père de l’auteur fait sa première rentrée dans les faubourgs de Marseille, et où après une tirade humanitaire dantesque et incompréhensible pour les chères têtes blondes (ou pas…), il appuie la sienne sur le tableau, prend sa respiration, souffle un peu et se retournant dit alors d’une voix un peu surjouée  : et maintenant dictée. Magali commence chacune de ses rentrées par une dictée.

Paul-Alexandre est encore loin de cela. Il habite depuis quinze jours au 6 de la rue et il rentre en CP. Toutes ses vacances, on lui a rabâché «  cette fois, les choses sérieuses vont commencer  »  ; alors évidemment, il a peur. Il a déjà eu bien du mal, il s’en rappelle encore, à écrire son nom en moyenne section  : Paul Alexandre Maisxant-Richaudayre  ; et puis, les maths, ce n’est pas son truc (c’est de famille disait sa maman lorsque le sujet était débattu). Et en plus, il n’aime pas dessiner. L’école, en fait, il n’apprécie pas. Il aime l’histoire, le sport, discuter avec les gens  ; surtout les adultes parce qu’avec les enfants c’est plus dur. Il est vrai, trois écoles en quatre ans, ça n’aide pas. Celle de l’an dernier, il avait mis six mois à se faire enfin un copain, un garçon arrivé en cours d’année. Sinon, rien, des moqueries, un peu de maltraitance, parce qu’il est légèrement bègue et myope comme une taupe. Et puis, il n’a pas de maman. Depuis deux ans bientôt. Sa maman était douce, attentive, rassurante. Il aimait notamment ses instants de rêverie lorsque le soir, elle lui lisait des livres… Depuis peu, il y a une nouvelle dame dans la vie de son père qu’il doit appeler «  maman  ». Elle est gentille, certes, mais ce n’est pas la vraie. Et puis, elle ne lit pas d’histoire le soir. Il faut absolument qu’il réussisse à apprendre à lire. Et il a peur de ne pas y arriver, ce qui décevra encore un peu plus son père. Alors ce matin, un petit garçon sérieux, appliqué, très attentif à la moindre information, s’est présenté seul à l’école Primaire Tournesol  ; il s’est juré de travailler dur pour réussir.

Travailler n’a jamais été une nécessité pour Bruno Tabernier, 50 ans, au 8 de la rue. C’est injuste mais il lui a toujours suffi d’écouter (un peu) et de lire (en diagonale) pour réussir à être d’abord professeur de maths et maintenant proviseur d’un lycée à 20 kilomètres. C’est un ancien collègue de Magali mais depuis qu’il est passé du côté obscur de la force, ils ne se parlent plus. Il a été marié trois fois, trois fois éconduit du coup, il se satisfait du célibat même si la petite Marie du 2 ne lui déplairait pas. Pour lui aussi c’est la rentrée. C’est sa cinquième en deux semaines. La première, un face à face avec un logiciel pour façonner des emplois du temps conciliant les nécessités du temps (incompressible), des lieux (non extensibles), des quotas horaires des élèves (non négociables), des contraintes des enseignants (multiples), sans parler des souhaits et parfois même des caprices des uns ou des autres. Une lutte sans merci, toujours gagnée mais jamais satisfaisante… Une deuxième, une semaine plus tard, parmi le personnel de l’établissement, avec les absences et donc le travail à redistribuer, les emplois du temps (encore…), les pannes inopinées… Une troisième, sous l’égide de la Directrice Académique, avec l’ensemble des collègues pour un long monologue de trois heures  ; pas la plus problématique mais avec parfois de bien mauvaises surprises (suppression de 2 heures accordées en juin faute de moyens). Une quatrième, le jour des professeurs. Un blabla général sur les grandes lignes dégagées par le ministère, les généralités sur le lycée, la présentation de la structure, etc. Ca n’intéresse personne mais il faut bien le faire. L’essentiel attendu, c’est les emplois du temps. Dès qu’ils sont distribués, chacun cherche déjà à les remanier  ; les messages généraux ne passeront plus guère. Après, il y a la photo. A la tête des collègues, on sait tout de suite qui est satisfait et qui ne l’est pas. Enfin, aujourd’hui, la rentrée officielle. Si tout a été bien réalisé avant, c’est une formalité. Cette année encore, Bruno Tabernier a eu une rentrée apaisée.

Des rentrées, Régis Baïs en a vécu 83. S’il n’a pas de souvenirs des 3 premières, les autres sont toujours dans sa mémoire. Mais peu lui importe. Aujourd’hui, c’est sa dernière. Il en a assez, il est usé, abandonné, une bien triste histoire. Alors il s’en va. Il quitte le 10 de la rue pour un ultime voyage en Belgique puisque celui-ci est interdit en France. Il aurait voulu le faire pour le 12 août, jour de son anniversaire. Hélas, impossible  ! Mais aujourd’hui, en Belgique aussi, c’est la rentrée…

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Gilles

Gilles

« Des mots pour des maux (ou inversement?) »

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Alexandra
Invité
Alexandra

Super, on est complètement embarqué dans l’histoire et c’est très bien écrit !

Céci
Admin

Merci beaucoup 🙂 ! En espérant te revoir sur notre site, très bonne journée !

VanaD
Invité
VanaD

Super nouvelle ! La fin est poétiquement bien trouvée, et j’adore l’impression de travelling donnée par cette nouvelle, avec notre regard qui s’accroche à certains personnages pour les suivre un bout de chemin.
L’auteur sait se mettre dans la peau des personnage, quel que soit leur âge.
Bravo!

Céci
Admin

Merci pour lui !