le festival des vieux de la vieille

Le festival des vieux de la vieille

Gilles Réjasse

Jour de pluie. A seau. Au 58 rue Castafiore, 25 yeux hagards observent cette désolation avec pourtant l’espoir dans le coeur. On y trouve la Léontine dite la prof (toujours à expliquer les choses avec calme, précision et assurance, bref une rabat-joie), le René dit le galeux (le visage couvert de pustules incompréhensibles conséquentes à de multiples maladies), la Charline dite la bègue (quasi impossible de la comprendre), le Maurice surnommé le balafré (souvenir d’un bal agité le soir de ses vingt-ans), le Jacques et la Jacqueline, dits le couple (les mains toujours jointes, y compris lors des repas, de peur de perdre l’âme sœur sur un malentendu), la Martine dite Lamartine (poète à ses heures, uniquement en Alexandrin, une belle petite plume), la Jeanne dite la bigleuse (elle ne voit pas à cinquante centimètres malgré des binocles dont l’épaisseur des verres impressionne), la Françoise dite la précieuse (toujours parée d’une multitude de faux bijoux bigarrés), la Annie dite La puce (elle n’a jamais dépassé les 1 mètre 20, elle flirte péniblement aujourd’hui le mètre), la Léonce dite la doyenne (104 ans et 3 jours, plutôt gaillarde d’esprit et robuste de corps), la Hilde dite la schleu (diminutif peu aimable pour cette native de Leipzig mais pourtant fort appréciée de tous) et enfin Le Jules dit le cyclope (double appellation ; d’une part il fume 6 gros cigarillos à l’heure et par ailleurs il n’a qu’un œil gauche, ayant perdu l’autre lors d’une guerre, il ne sait plus laquelle, il a la mémoire chancelante).

Deux autres regardent tout cela avec une certaine aversion ; ceux de la directrice de l’EHPAD, qui fulmine après la Jeune Asyla, une franco-ivoirienne qu’elle avait recrutée l’année passée pour s’occuper de ses clients en lui demandant de faire pas trop avec très peu le tout pour un salaire de misère ; Asyla étant timide, frêle, fragile, elle avait donc pensé que ses vieux l’atomiseraient en quelques semaines comme cela avait été le cas avec les précédentes, ce qui lui permettait de substantielles économies. Mais que nenni ; la gamine, par son sourire, sa voix guillerette, sa patience, avait su amadouer les esprits rebelles et les âmes de mauvaise foi. Elle les avait ravigotés, réconciliés avec les choses de la vie, ils guettaient sa venue avec une certaine impatience, au grand dam de la patronne.

Et le pire s’était avéré ; elle avait monté un projet un peu fou concernant les « à peu près » valides de l’établissement parmi les cinquante-sept pensionnaires, ce qui avait nécessité quelques subsides. La cheffe avait protesté, appuyé sur l’absence de d’intérêt pour une telle hérésie, insisté sur la dangerosité de l’affaire, amener à une centaine de kilomètres de là ces 12 vieux et demi (le demi, c’est le Jules, car outre le fait qu’il n’a qu’un œil, il n’a aussi qu’une jambe, perdue lors d’une autre guerre, tout aussi indéfinie que celle qui lui avait coûté son œil et accessoirement une oreille), pour participer à cette improbable manifestation dont elle n’avait jamais entendu parlé auparavant bien qu’il s’agissait cette année de la treizième édition. Le fameux festival des vieux de la vieille de St Fulgence des Marais.

Peut-être ne connaissez-vous pas ce festival incontournable de juin ? Alors, en quelques mots, en voici les contours : il est ouvert à tout participant soucieux de se produire sur scène pour du théâtre, du stand-up, de la musique, de la poésie, de la danse, du chant chorale et toute autre forme d’expression artistique. Tout participant, pourvu qu’il ait atteint les septante années, peut s’y inscrire et bénéficier de l’aide de bénévoles aguerris pour tout ce qui concerne la réalisation pratique. Et devant une foule chaque année plus conséquente (sans limite d’âge pour sa part), ces vieux et ces vieilles s’adonnent sur un des 3 week-ends au plaisir rare d’être une star. Un jury statut sur une note et à l’issue, une finale est organisée le dimanche de la quatrième semaine de juin, avec pour enjeu une prime de 1000 euros, mais aussi un passage dans une émission de télé locale qui plagie celle de Michel Drucker. C’est cette folie qu’a initié Asyla, et qui rend impatient les différents pensionnaires. C’est jour de finale et par un fait tout à fait exceptionnel, ils s’y sont tous qualifiés.

La Léontine dite la prof avait brillamment, on peut le dire, mis en scène une adaptation du roman « les vieux de la vieille » de Renée Fallet et immortalisé dans un film avec notamment Gabin et Brasseur. La petite troupe de comédiens comptait dans ses rangs le René dit le galeux (remarquable en vieux râleur de mauvaise foi lui qui était si réservé), la Charline dite la bègue (qui avait découvert qu’en récitant un texte, elle ne souffrait plus guère de son handicap), le Maurice dit le balafré (comparse exagérément pochard pour l’occasion alors qu’il ne buvait plus une goutte d’alcool depuis le terrible accident dont il avait été le responsable et qui avait coûté la vie à une famille de lapin en phase finale de la trichinose¹), et la Hilde dite la schleu (qui accumulait avec prestance une demi douzaine de rôles secondaires essentiellement en jouant sur des accents provinciaux caricaturalement prononcés). La pièce, qui durait à la base une petite vingtaine de minutes au travers de saynètes dynamiques, avait fait l’objet, lors du premier week-end, d’une série d’improvisations venues de nulle part de l’ensemble des acteurs ce qui avait doublé le temps de représentation, provoqué une rage folle de la scénariste mais il faut le dire largement bonifié le produit final proposé qui d’austère parfois parsemé de quelques élans d’humour exigeants était devenu d’une drôlerie permanente. Il avait fallu toutefois tout le tact d’Asyla pour éviter une boucherie entre l’auteur et ses acteurs.

Le Jacques et la Jacqueline dits le couple avaient pour leur part opté pour l’interprétation de trois chansons de Stone et Charden dont bien sûr les fameuses vaches de Normandie dont ils n’ignoraient rien puisqu’ils étaient deux anciens agriculteurs de petites fermes proches de Camembert. Ce n’est toutefois pas la qualité des chants qui fit la différence, ni les costumes… Ce fut leur gestuelle anachronique et déjantée (ils avaient dans leur jeune temps suivi séparément des cours de danse folklorique qu’ils n’avaient que maladroitement intégré mais qui, contre toute logique, firent globalement ce que l’on pourrait appeler un effet « bœuf ») et, surtout, le fait que Le Jacques chantât les paroles de Stone (malgré sa stature imposante, un quintal deux cents pour un mètre nonante trois, il avait une voix de castrat) et que la Jacqueline s’arrangeât de celles de Charden, une octave en dessous toutefois (une voix d’un bon baryton donc pour une silhouette proche d’une neurasthénique androgyne). Il fallut d’ailleurs qu’Asyla intervienne avec fermeté non dénuée d’une prise de risque certaine face au courroux naissant des deux néophytes qui se sentant devenus rock stars auraient volontiers enchainé l’intégralité du répertoire.

Evidemment, la Martine dite Lamartine avait présenté diverses déclamations du Grand Charles, avec un petit plus très apprécié et au demeurant fort ingénieux à savoir l’utilisation de la gestuelles des corps gracieux de la Jeanne dit la bigleuse (qui cela dit frisa à plusieurs reprises l’accident sur une scène dont elle trouva les contours d’une complexe expression) et de la Léonce dit la doyenne (qui, elle aussi, eut à pâtir de quelques pertes d’équilibre qu’elle imputa à un sol d’une horizontalité douteuse). A force de risquer l’incident, elles finirent toutefois par se rentrer toutes trois dedans provoquant un amas de vieilles chairs qui fallut qu’ensuite Asyla relevât péniblement sans faire de confusion mais dont l’image comique fut par le fait d’un hasard absolu la parfaite conclusion du dernier ver proclamé.

La quorégraphie de la Françoise dite la précieuse et de la Annie dite la puce sur les vossiférations des Sex-Pistols fut une des plus grendes surprises de l’histoire des festivaux ; la dousseur des mouvemants gracieux d’un couple diçamblable au paucible, mélés haut aux saquades des chants des zartistes de se groupe, l’aproche du gêni à l’état brut. Et que Dieu sauve la reine. La prestassion achevée, il y eut d’abor un silance inpressionnant avant des applodissements nouris. Il fut nésseçaire que la programation, acistée d’Asyla, tire relativemant discrètement les deux stars verre le fond de la sçènne pour que l’extase cessa².

C’est vers vingt-trois heures trente sept que le dernier candidat s’était présenté, le Jules dit le cyclope. Il commença par déclamer son bonheur d’être sur scène, qu’avec le public, ils étaient unis comme les dix doigts des deux mains. Se faisant, le public constata qu’il en manquait 40% à l’appel (perdus par morceaux lors d’escarmouches militaires dont il n’avait plus aucun souvenir jusqu’alors, ce qui brassé avec sa physionomie déjà particulière (et l’on ne relatera ni sa coupe de cheveux, ni son habillement et encore moins sa diction hasardeuse…) déclencha un mélange surréaliste de gène et de rire. Le Jules dit le cyclope le ressentit fortement et il perdit totalement le fil : venu pour rejouer « la chasse au canard », sketch de Robert Lamoureux qu’il adorait, dont il imitait assez bien la voix et qui faisait le bonheur des gens de l’EHPAD, il se mit à raconter ses guerres, avec une précision diabolique, sans rien oublier de ce qui était particulièrement rude, soulignant souffrances, horreurs, injustices, absurdités, cruautés, basculant soudain vers la plus extrême légèreté, celle des êtres, des choses, des lieux, des hasards, la vie quoi… Et le tout avec un humour exceptionnel que personne, dans son entourage et sur la totalité de son existence, n’aurait jamais pu imaginer venir de cet homme cassé de partout, un humour au lance-requêtes abonni d’imitations bluffantes au gré de ses divagations (la voix de Rambo, de Bourvil, de Hossein, de l’autre grand Charles, de Mitterand, l’autre, le neveu, le conteur…). Ce fut dantesque, personne n’en sortit indemne. D’ailleurs Asyla faillit bien l’oublier lorsqu’il fut temps de regagner leur prison et de prendre le car.

Le car, justement, qui en ce jour de gloire, ne vient pas et ne viendra pas. Sur les routes sinueuses et gorgées de torrents nomades échappés de leurs habituelles tanières, le chauffeur a perdu le contrôle du véhicule ; la carlingue, destinée pour une prochaine mise à la casse, a basculé dans le vide, un ravin impressionnant d’un bon mètre de devers à 30 degré de pente, l’issue était inévitablement fatale, ce fut un drame. Le renard qui passait par là en sifflotant après le méfait dont tout le monde connait l’horreur fut écrasé net ; ce qui permit d’ailleurs au corbeau de récupérer son fromage.

Bien triste pour nos stars, privées de dessert. Heureusement, nous connaissons tous les pouvoirs d’Asyla. Elle a longuement négocié avec Shiva, Bouddha, Yahvé, Allah, Dieu et consorts pour un petit déluge salvateur ; dernier week-end du festival reporté, au passage destructions de quelques mauvaises personnes, mais promis, seulement les mauvaises âmes (de toute façon, il va bien falloir lutter contre la surpopulation, et donc sus aux mauvaises gens…). Et dans quelques semaines, on saura qui ne nos finalistes sera l’heureux gagnant.

Jean Cauze dit le baratineur cesse sa tirade. Depuis que le téléviseur de l’EHPAD a rendu l’âme et que la directrice interdit les jeux de société parce que, dit-elle (et ce n’est pas faux) ça finit toujours en castagne, les histoires blatérées par Jean Cause dit le baratineur constituent un des rares passe-temps des pensionnaires. La Léontine dite la prof, le René dit le galeux, la Charline dite la bègue, le Maurice surnommé le balafré, le Jacques et la Jacqueline, dits le couple, la Martine dite Lamartine, la Jeanne dite la bigleuse, la Françoise dite la précieuse, la Annie dite La puce, la Léonce dite la doyenne, la Hilde dite la schleu et enfin Le Jules dit le cyclope applaudissent aussi fortement qu’ils le peuvent. Ils n’ont pas compris grand chose mais leur imagination a bâti sur des ruines incertaines une jolie ballade salvatrice. Seul le Jules dit le cyclope a saisi l’histoire. Il s’approche de son vieux compagnon et lui glisse paisiblement : « Ben mon gars, t’en dis des conneries… »

¹ nda (note de l’auteur) : ayant fait l’objet de plaintes récentes quant au côté obscur de certaines échappées de mes récits, j’ai tenu compte des observations de mon hébergeur. Nécessaire puisqu’étant en fin de saison, il va bien falloir négocier pour la saison prochaine…
² Du fait du deuxième retard consécutif de mon envoi à ma correctrice, par mesure de rétorsion celle-ci a décidé de faire grève sur le § en question et d’y laisser en l’état le récit.

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