Le fugitif

Le fugitif

Gilles Réjasse

Janvier s’est installé. Virulent. Il y a eu d’abord une série de coups de vent qui ont fragilisé des demeures en piètre état dans certaines campagnes ; la toiture d’un des bâtiments attenant à l’hôtel a été arrachée. Ensuite, la neige s’est invitée, une trentaine de centimètres. Puis une pluie froide a sévi sur deux journées ; pas suffisamment pour faire fondre la neige, c’est donc une couche lourde et collante qui s’est installée sur les sols et les couvertures. Il a reneigé là-dessus, une quarantaine de centimètres. Cette fois, le poids important a provoqué d’immenses dégâts un peu partout. Seule la toiture de l’hôtel proprement dit a résisté dans son intégralité. Et depuis quinze jours, un froid sibérien s’est abattu, on dépasse les -20. Et dire que les médias ne cessent de nous rabâcher que le réchauffement planétaire est inéluctable… Mais il faut bien des exceptions pour confirmer les règles (et inversement…) !

Ces derniers jours, le patron et deux gars de la région s’activent dès que le jour se lève et ce jusqu’à la nuit tombante pour sauver ce qui peut l’être. L’hôtel est vide, je suis le seul client, ma voiture n’étant toujours pas réparée (le garage est d’ailleurs fermé depuis le 20 décembre, ce qui devrait m’inquiéter, ce qui pour l’heure n’est pas le cas). Du coup, j’ai proposé mon aide.

J’étais déjà devenu assez proche du propriétaire pour l’appeler par son diminutif. Au départ méfiant, Ludo s’est peu à peu ouvert à moi, il m’a raconté deux ou trois choses qui à l’évidence ne devaient surtout pas tomber entre toutes les oreilles, persuadé que j’étais digne de confiance, et que j’avais moi-même des choses pas nettes à cacher pour continuer à végéter dans cet hôtel perdu, d’autant plus convaincu de cela que je le payais en liquide. En vérité, il n’a pas tout à fait tort ; si je tiens tout cet argent liquide, c’est qu’en effet j’ai commis un article dont je ne suis pas fier dans une revue pas trop recommandable (du moins, il n’était absolument pas souhaitable qu’on puisse savoir que j’y écrivais parfois, qu’est-ce que vous voulez, il faut bien vivre et, pour ma part, je ne sais pas le faire sans un certain confort) en échange d’une commission sonnante et trébuchante, mais en liquide, pour ne pas laisser de traces, ça m’allait très bien tout comme cela semblait aussi convenir à merveille à mon commanditaire (j’ignore pourquoi et, en vérité, je devine qu’il vaut mieux ne pas en apprendre davantage…). Plus tard, beaucoup plus tard, j’apprendrai qu’il s’était fait descendre par un tueur professionnel, assurément l’acte d’un concurrent (ou supérieur ?) encore moins recommandable et dont il est heureux qu’il n’ait eu vent de ma modeste existence…

Pour cette quatrième journée de labeur, un homme est venu s’adjoindre à nous. Un taiseux, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, un cache nez efficacement installé pour cacher le bas du visage, la mine patibulaire (du peu qu’on en voyait), une forte stature qui ne masquait nullement une force féroce comme en témoigna rapidement certaines de ses interventions sur le toit. A l’évidence, c’était un proche de Ludo, je l’ai vite remarqué ; quelques regards de connivence, deux-trois signes discrets… Je ne crois pas que les deux autres travailleurs d’infortune l’aient quant à eux observé. Ce fut une journée de silence à peine perturbée par quelques jurons lorsqu’un outil vient à se soustraire à la captation par la faute de doigts engourdis par le froid toujours aussi vif. Le soir, toutefois, le gros œuvre touche à sa fin ; certes, c’était globalement du rafistolage, mais Ludo n’avait pas les liquidités pour refaire du neuf ou, tout du moins, du plus solide (il n’avait pu par ailleurs s’appuyer sur les assurances n’ayant déjà pas les moyens d’en payer la cotisation). Les deux locaux prirent congés, on ne les revit jamais !

Le lendemain, je retrouve donc ma liberté. Je décide d’une ballade vers les collines voisines et de par l’enneigement, cela devient comme une aventure au plus profond des terres polaires, on s’attendrait même à croiser quelques loups ou ours blancs parait-il généralement mal léchés. Journée froide, épuisante mais excitante ; je me sens l’âme d’un explorateur, je vide mon cerveau malade de mille et un tracas, je me revigore. C’était certes le cas depuis mon arrivée accidentelle en Creuse, mais aujourd’hui c’est plus fort encore, plus grandiose, plus puissant.

Au retour, subrepticement, j’aperçois les silhouettes de Ludo et du taiseux transportant un volumineux sac d’une cinquantaine de centimètres de large pour environ un gros mètre cinquante de long ; ils semblent pressés, sur le qui-vive, mais ils ne m’ont pas vu, j’en suis certain. Le soir Ludo n’est pas à table avec sa petite famille et son unique client ; en effet, depuis la mi-décembre, étant seul, je dîne avec la famille. Généralement silencieuse, seuls Ludo et moi échangeons sur tout, sur rien, on rigole un peu, on picole beaucoup (et je dois l’avouer, j’aime cela, d’autant plus qu’après je n’ai pas à m’inquiéter d’une rencontre avec la marée-chaussé et du résultat cataclysmique de mon taux d’alcoolémie ; en tâtonnant contre les murs, je finirai bien dans ma chambre. Le plus délicat, s’est d’enfiler la clef… Parfois sa mère s’immisce quelques instants, généralement avec une justesse soulignant son excellente éducation. Le môme râle mais ce sont généralement des onomatopées incompréhensibles, rarement des mots, ou alors ils sont terriblement bancals. Je n’ai jamais entendu le son de la voix de sa femme, ni évidemment de sa fille ; par contre j’ai vu dans leurs yeux une terreur indicible dont j’aurais dû me soucier davantage ; mais c’est là une autre histoire (n’ayez crainte, je vous la narrerai plus tard, beaucoup plus tard…).

Ce soir, évidemment, car je suis un curieux invétéré, je questionne la matriarche sur l’absence du fils. Elle me répond, sèchement, et ce n’est pas dans ses habitudes, que ce soir, il a à faire. Fin de transmission, il n’y aura plus un mot ; et pour seuls bruits les glapissements surréalistes d’individus avalant pesamment une soupe par ailleurs trop salée et presque froide ; et de cela non plus on n’était pas coutumier. Dans la nuit, je vais être réveillé par un bruit de moteur (j’ai le sommeil si léger qu’un moustique se posant sur un mur me réveille en sursaut) et avoir la vision du taiseux s’installant à la place passager d’un véhicule qui bientôt s’éloigne doucement, comme s’il cherchait à s’évaporer dans l’espace l’entourant.

Après tout, que m’importe ! Pourtant, une impression me taraude, quelque chose en moi ne tourne pas rond. Ça se sent que c’est moi, une vieille rengaine, il faut toujours que je m’imagine des choses ; un accident, une catastrophe, un drame, une trahison, un crime, un complot… Le reste de la nuit se passe à cogiter, à échafauder… C’est souvent là que prennent corps mes petites histoires que j’écris modestement (pas sûr…) ensuite et que j’essaye de proposer au plus offrant ; à OHE mag, en l’occurrence, depuis deux ans. OHE mag, qui me fait confiance et m’ouvre à une clientèle que jamais je n’aurais pu atteindre autrement.

Petit déj, nouvelle virée, cette fois-ci vers le bourg. J’ai envie de m’offrir le rôle pour la journée de pilier de bistrot ; cela fait bien un mois que je ne l’ai pas fait, depuis mon vrai faux départ pour la Scandinavie, et j’avoue qu’il y a là aussi un terrain fertile pour que naissent de délectables récits, abonnis par les effluves d’un alcool copieux, là encore sans conséquence puisque je rentrerai à pieds (je l’avoue, on m’a quand même parfois véhiculé, lorsqu’à l’évidence, la fonction motrice de mon être ne fonctionnait plus, le chauffeur étant parfois à peine plus valide que moi…). Une terre enrichissante mais aussi une serveuse qui, j’en conviens fort aisément, me plait assez farouchement (mais plaisir visiblement pas vraiment partagé, est-ce d’ailleurs si étonnant vu son âge, dix-huit ans, et vu le mien, restons courtois, oublions).

Il y a effervescence et je comprends vite que mon sixième sens s’avère décidément infaillible. Affaire, il y a ; une jeune femme, la fille du Maire du village, qui plus est, a disparu hier corps et âme en fin d’après-midi. Elle était partie faire son jogging hebdomadaire (quelle hérésie que de partir courir et martyriser un corps qui a déjà cents raisons d’être maltraité ; et qui plus est par un temps pareil, dans le froid, sur un sol glissant comme pas possible !). Aucune nouvelle de la belle (je l’ai vue à plusieurs reprises, et je confirme). On pense à un accident, évidemment, elle aura glissé, chuté, se sera assommée ou fracturée quelques os… Les recherches viennent de reprendre, mais, on le sait, la région est accidentée, couvertes de bois et forêts où les embuches se multiplient et, comble de malheur, elle ne suit jamais le même parcours (elle déteste parait-il la routine). On la sait solide mais tout de même, cette nuit il a fait -22 ! Ils sont inquiets, mais ils n’ont pas idée… Moi, je sais, j’ai compris. Le sac la veille, l’absence au repas, le départ dans la nuit… Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé (pas encore mais je vais échafauder des hypothèses à foison), mais je suis certain de l’issue…

En début d’après-midi, une nouvelle battue est organisée, dans l’espoir d’un heureux dénouement. Rien ! Les supputations vont bon train, l’accident reste la thèse privilégiée mais on commence à envisager d’autres pistes. On met en cause les trois familles syriennes qui viennent de s’installer à la sortie de la ville à la demande du Maire soucieux d’aider son prochain ; et s’il avait permis aux loups d’entrer dans la bergerie ? On parle aussi d’un bûcheron local qui par le passé a eu affaire à la justice (cinq ans de prison mais une affaire qui n’a rien à voir, abus de bien social). On évoque même une vengeance envers l’équipe municipale qui n’a pas, loin s’en faut, que des amis, on parle encore d’une bande de jeunes de la ville voisine, en bisbille avec les locaux pour une histoire de match de football remporté selon eux par les grâces d’un arbitre véreux…

Je rentre vers dix-neuf heures à l’hôtel pour le repas ; silence total, encore plus lourd que la veille. Le malaise est palpable, comme s’ils savaient, tous, ce qui pouvait s’être passé. Je monte dans ma chambre, assez tenté par un départ prochain de cet univers fermé plutôt glauque… Si seulement mon auto pouvait m’être restituée, comme par enchantement, là, demain…

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