Le paradis du Douanier Rousseau

Le paradis du Douanier Rousseau

Dès les premières lignes de La toile du paradis, il est évident que l’auteur, Maha Harada, maitrise non seulement parfaitement son sujet – les œuvres d’Henri Rousseau, dit « Le Douanier » Rousseau – mais sait également transmettre sa passion. Le texte, bien que très recherché et documenté, reste agréable à lire et accessible même aux novices. Nul besoin donc d’être amateur d’art ou spécialiste de Rousseau pour l’apprécier : Maha Harada domine avec brio l’art de la description : des tableaux, mais aussi des sentiments de ceux qui les observent, et cela suffit à nous transporter dans l’univers du peintre et de ses admirateurs. Pour le lecteur qui a la chance d’avoir pu voir de ses propres yeux certaines des toiles décrites, en revanche, cette lecture prend une dimension supplémentaire et se savoure d’autant plus.

Le récit en lui-même se déroule sur trois plans distincts. En 2000, nous rencontrons Hayakawa Orie, surveillante de musée au Japon. Elle est invitée à participer aux négociations du prêt d’une célèbre œuvre d’Henri Rousseau pour une exposition à venir. Suite à cette nouvelle, elle se remémore les évènements de l’année 1983 : à l’époque, Orie est une jeune et brillante chercheuse en Histoire de l’Art, spécialiste du Douanier Rousseau et promise à une grande carrière. Elle est invitée à Bâle par le légendaire collectionneur Konrad Beyler pour expertiser une mystérieuse toile du peintre. Là, elle se trouve face à un Tim Brown, assistant conservateur au MoMA¹ à New York, lui aussi présent en qualité d’expert. Quant à la toile inconnue, très similaire au célèbre Rêve² de Rousseau, elle aurait été peinte à la même époque et serait restée inconnue du public jusqu’à lors.
Le plus mystérieux n’est pourtant pas la façon dont le collectionneur s’est trouvé en sa possession mais la requête faite aux deux protagonistes : ils doivent l’expertiser en se basant uniquement sur un vieux livre qu’il leur demande de lire au rythme d’un chapitre par jour, durant une semaine. A la fin de la semaine, celui qui rendra la conclusion la plus convaincante se verra offrir la toile en question.
Au troisième plan, on se trouve donc face à ce récit en sept chapitres, narrant la fin de la vie du Douanier Rousseau. Là encore, la documentation de Maha Harada fait mouche : le lecteur se trouve transporté au Paris du début du XXème siècle, et découvre la vie misérable que mène le peintre, dont le succès tarde à venir. On assiste, fasciné, à sa rencontre avec Picasso et d’autres grands noms de l’époque, ainsi qu’avec celle qui deviendra sa muse, Yadwigha.

Si la trame de La toile du paradis se base sur une enquête dans le domaine de l’art – un collectionneur mystérieux, une toile inconnue que tous souhaitent s’approprier, un mystérieux récit… – là ne réside pas le sujet le plus important.
En effet, à travers ce roman, on découvre toute une réflexion sur l’Art, le Beau et ses définitions. Par le récit de la vie de Rousseau bien sûr, dont les peintures, si modernes et différentes pour l’époque, étaient décriées. La question de l’appréciation de l’art, et de la valeur qu’on y accorde, se trouve bien évidemment dans cet affrontement entre deux experts, et entre les musées et les intérêts qu’ils représentent. Mais l’auteur va plus loin, notamment à travers les réflexions d’Orie, pour qui apprécier la beauté d’un tableau, c’est d’abord le regarder pendant des heures. En cela selon elle, celui qui sait le mieux apprécier l’art, ce n’est pas le conservateur, le chercheur, ni même le collectionneur… Mais bien le surveillant de musée.

¹ Museum of Modern Art
² Le Rêve se trouve actuellement au MoMA, à New York, Etats-Unis.

Charlotte

Charlotte

« Collectionneuse de mots et d’épices »

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