Les Vacances de M. Hulot

Les vacances de M. Hulot

Gilles Réjasse

Monsieur HULOT, Jean-Baptiste de son petit nom, est locataire au 50 rue Castafiore ; vous ne le croirez pas mais son propriétaire s’appelle Tati. Jacques-Henry Tati, un richissime homme d’affaire qui possède une vingtaine de logements dans la ville, dont quatre rue Castafiore. Un homme à la fois redouté et admiré, capable d’une générosité extrême mais aussi des pires vilainies ; mais laissons cela, c’est une toute autre histoire dont on reparlera un jour.

Jean-Baptiste HULOT, donc, est notre héros du jour. A priori, il n’a rien d’extraordinaire ; certes, il est plutôt bel homme, svelte, gracieux même dans sa gestuelle. Sa voix est d’une tonalité surprenante, ses manières peuvent certes prêter à rire mais en fait, elles dégagent un délicieux halo de douceur d’antan, comme si l’un de ces gentilshommes dont on nous a vanté la prestance dans de poussiéreux cours d’Histoire revenait du futur pour démontrer à ceux qui n’y croiraient plus que le monde, parfois, en de petites occasions éphémères et volatiles, peut être doux, apaisant, beau voire à la limite du merveilleux.

Bien sûr, cela ne dure pas ; il en va de Jean-Baptiste comme des affaires courantes. Il gesticule beaucoup, sans cesse en mouvement, des voltes faces incessantes qui épuiseraient n’importe quel suiveur avide de sensations fortes. Jean-Baptiste court sans cesse ; après le temps, et pour l’argent, après lui-même, et pour sa pomme. Car Jean-Baptiste vit seul, depuis que sa mère est décédée d’une longue maladie qui ne dira pas son nom, il venait juste d’avoir vingt-huit ans. Pas une femme dans sa vie (ni d’homme, après tout l’affaire eut pu être possible malgré, il est vrai, une éducation vieille France du milieu des années 50 qui lui aurait rendu la chose fort malaisée à vivre). Non, pas de compagnon, pas même un chien, un chat, un poisson rouge, un python ou quelques phasmes méconnaissables. Il est seul, et, à aucun moment, cela ne lui a paru être un problème. Il n’a même pas vraiment d’amis ; enfin, à vrai dire il n’a vraiment pas d’amis ! Juste des collègues, avec lesquels il disserte aimablement dans le seul but d’en utiliser le plus infime arpent d’informations qui lui permettra, le moment venu, d’être le plus audacieux, le plus rapide, le plus efficace, le seigneur tout puissant du royaume où il sévit si adroitement, si bien que personne, et surtout pas un seul de ses interlocuteurs, ne s’en rendra compte. Aimable, sympathique, courtois, il séduit son monde et le plume allègrement.

Jean-Baptiste est trader. Un drôle de métier en vérité, qui, concrètement ne sert à rien, on le sait bien, si ce n’est à embellir la virtualité du monde doré de la Finance, ce Dieu qui régit le monde, cette bête indestructible, belle et bête, qui fait tourner les têtes et qui saigne chaque seconde davantage les petites gens bien réelles que nous essayons d’être. Ce Saint Graal pourtant qui lui permet d’amasser des fortunes intarissables qu’il dépose imperturbablement sur de multiples comptes dont il a surement oublié dans une large mesure l’existence (mais pas les banques qui l’encadrent, ne nous illusionnons pas, c’est une litote qu’il faut toujours pouvoir garder à l’esprit pour ne pas perdre définitivement le fil de nos pauvres existences chaotiques). Des comptes qui bourgeonnent frénétiquement, dont les fruits se multiplient, pour le plus grand bonheur…

Le bonheur de qui ? C’est une autre affaire, de moindre importance, ainsi soit-il… C’est jour de fête, et puis c’est tout. De fête ? Pas pour tous, à l’évidence, mais il s’agit là d’un point subalterne même si, parfois, au gré des accidents de la vie, comme l’on dit si pudiquement, il peut prendre une subite importance illégitime, incommensurable mais surtout iconoclaste. C’est d’ailleurs, dans une certaine mesure, ce qui arrive au sémillant M HULOT. Un jour, sous un soleil à peine voilé, comme ça, au débotté mais surement pas par hasard, cela lui tombe dessus. Il n’a rien pu faire, juste constaté les faits, somme toute une routine pour cet homme pragmatique et sûr de ses entreprises.
Il ne peut plus ! Comme ça, d’un coup, net, comme une rupture d’énergie, un fil qui grille, une puce qui se désagrège. Plus de forces, plus de raisonnements, la parole difficile, les gestes incertains, la vision dégingandée… Sans trop savoir comment, un réflexe sans doute venu du tréfonds d’une mémoire d’enfant qui semblait évaporée dans les méandres du temps perdu, l’instinct reclus d’une image maternelle lorsque son rejeton n’avait dû le salut qu’à la science imprévue d’un vieux médecin de famille… Un docteur… Le hasard tisse alors la destinée ; une plaque en or, rutilante, en vérité si brillante qu’elle en brûlerait les iris qui s’attarderaient imprudemment, mais une plaque salvatrice.

Jean-Baptiste a donc consulté ; conséquence de cette délicate opération ? Pour une petite soixantaine d’euros, l’annonce de cette incongruité dont il a maigrement entendu narrer les effets destructeurs, un de ces anglicismes qui nous feront à jamais regretter de n’avoir pas su conclure définitivement la guerre de cent ans, et qui, de toute évidence choquerait les oreilles des Montesquieu, Voltaire ou autre Essagère*. « Mon pauvre ami, a-t-il glissé avec perfidie et un brin notable de moquerie, vous êtes victime d’un magnifique Burn-Out ». La seule issue, des vacances, mon cher ami, oui, c’est cela, de longues vacances, sans penser à rien d’autre qu’à un bien-être du corps pour épurer cet esprit de cet amoncellement de détritus d’une existence passée à cogiter pour le meilleur (des fois, parait-il) ou pour le pire (le plus courant). « Mon cher ami, vous n’avez que besoin de belles et grandes vacances, à l’évidence. Comme moi d’ailleurs… Oui de magnifiques vacances »

Evidemment, Jean-Ba s’affranchit rapidement d’une telle ineptie profonde et veut faire fi des assurances du médecin. Echec ! Total, brutal ! Il a donc fallu palier ! Des vacances ? Soyons honnêtes, il ne sait pas ce que c’est. Sa pauvre mère qui l’avait élevé seule (son père présumé, ou un autre d’ailleurs, qu’importe, n’avait pas jugé opportun de dorloter cette femme sans cesse avide de grandioses aventures sentimentales (ou pécuniaires, l’affaire ne fut jamais bien claire…) n’avait jamais pris de vacances. Si, en fait, une fois, chez son frère… Là-bas, quelque part au bord d’une mer dont il n’a plus aucun souvenir, il se rappelle qu’il s’est amusé, et c’était bien la première fois, la seule fois d’ailleurs ; avec le fils unique de cet homme, de quelques années plus âgé mais dont l’esprit critique admettait quelques criantes lacunes dont Jean-Ba s’était abondamment délecté…

Alors, évidemment, c’est à la fois absurde et plein d’un bon sens évident, notre héros du jour décide d’y retourner, comme si cet homme et ce fils pouvaient décemment encore vivre dans cette petite villa du bord de mer qu’ils avaient louée cette année-là pour une somme si importante qu’ils avaient déjà entériné que ma foi, les prochaines vacances se feraient au logis quotidien… Il retrouve l’adresse sur un vieil agenda de sa génitrice (elle notait tout, ses allées et venues, celles de visiteurs multiples dont elle relatait ensuite la prestation, généralement peu convaincante, et donc, l’adresse des vacances de Ernest HULOT, l’année où, un peu désabusée par le non-sens de sa vie, elle avait sombré dans les délices de la mélancolie des jours heureux de vacances, quand, petite, elle avait une mère aimante et un père protecteur avant que des allemands peu scrupuleux ne dressent leurs lance-flammes destructeurs…

Evidemment, il n’y a aucune chance que cet oncle et ce fils puissent encore occuper la villa en question. Et de fait, d’oncle, il n’y a plus. Disparu, un beau jour, non d’ailleurs, il faisait un temps de gueux ; pluie, vent glacial, brouillard épais. Disparu l’oncle, donc, mais pas le fils qui, miraculeusement, a racheté la maison il y a peu, pas du tout conscient, au début, du fait qu’il s’agissait là du Havre de ses plus belles vacances, avec ce cousin plus jeune, si beau, si intelligent, si tant de choses qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Ils se sont tout de suite reconnus, appréciés, aimés…
Cette plage magistrale, un des fleurons du Pays de Retz, devient le théâtre de moments forts agréables ; baignade bien sûr, rires, jeux de balles, farniente sur le sable chaud, moment paisible sous un soleil raisonnable, celui qui respecte globalement la peau et ne la brûle pas avec férocité avant d’apporter plus tard de bien plus profondes souffrances…

Et puis, les barbecues, les ballades au soleil couchant, les parties de pétanques avec les amis de Pierre, le monde que l’on refait passionnément (un faux certes, dont on voudrait tant qu’il ressemble, ne serait que quelques minutes, au vrai, au nôtre, celui qui nous broie inlassablement, lentement, définitivement…), les virées en mer, les proches vers Noirmoutier, d’autres plus lointaines vers Le Croisic. Mais encore la pèche, les apéros évidemment (soyons fiers d’être français), les parties de Tarot, quelques juteuses virées au casino puisque la chance, injuste dans son expression en de nombreuses occasions, s’invite dans les grandes largeurs.

Quinze jours de rêve ; rien à voir avec Bali, les Caraïbes, les Seychelles, St Tropez, Capri ou je ne sais trop encore quelle autre destination. Pornic, La Bernerie, Moutiers, Bourgneuf… ; tout simplement et c’est déjà très bien. Et puis un frère, un faux certes mais un vrai en fait, sur qui l’on peut compter, sur lequel on comptera désormais. Fini le « trader man » qu’il incarnait brillamment ; ces vacances lui ouvrent les yeux mais aussi le cœur.

Et puis l’apothéose, feu d’artifice avec vue imprenable sur le château. Féerie de lumières et de bruits sourds ponctuant chaque salve. Un monde fou, une foule naguère honnie et qui soudain transporte d’allégresse. Un sentiment de puissance, d’une allégorie, peut-être d’une transgression ; la vie est belle à l’évidence, pour ces instants magiques et qu’importe les affres qui les ont précédés.

Petite info, au passage, toute anodine, quelle importance… Demain, la fille de Pierre, quatorze ans dans quelques jours vient passer quinze jours avec ce père qu’elle ne voit jamais et qu’elle n’aime guère. Petite nouvelle mais qui, comme à l’accoutumée, passera son temps vissée derrière sa console, qu’il fasse beau et chaud, qu’il pleuve ou même qu’il neige (assez peu probable, avouons-le). Pas d’incidence donc pour la suite des vacances du duo HULOT, si ce n’est peut-être quelques éclats de voix, à l’emporte-pièce, pour de futiles et obscures raisons de règles communes.

Fatale erreur ! Car Lidwine est belle, Lidwine est femme jusqu’au bout du bout des ongles ; JB succombe dès la première once de la première seconde, avec les excès que l’on connait lorsque les choses de la vie sont demeurées trop longtemps enfouies. Déflagration d’autant plus terrible que la jeune enfant aime déguster les jeux de la séduction appuyée, approcher et même transgresser la ligne ultime où tout devient irréparable ; mais pas davantage… Seulement voilà, à ce jeu, ils sont à deux, les règles divergent, les sens sortent de tout contrôle… Fatale erreur, en vérité, qui brise à jamais trois êtres qui ne demandaient qu’à être heureux, un peu, comme ça… Qui ne demandaient qu’à être… qui ne demandaient rien d’ailleurs.

Depuis deux ans, un mandat d’arrêt international est en cours à l’encontre de M HULOT Jean-Baptiste. Introuvable ! Sans doute continue-t-il ses longues vacances, quelque part, sous d’autres cieux. Ou pas, nul ne le sait et, je vous l’affirme, nul ne le saura jamais…

* écrivain peu connu qui fut aussi le leader d’un groupe pop oublié des années 80. Je vous en reparlerai un jour…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

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