En mai, fais donc ce qu’il te plaît (1)

En mai, fais donc ce qu'il te plaît (mais, comme pour tout, avec modération)

Gilles Réjasse

Soirée radieuse sur la terrasse du 38 rue Castafiore. Un petit 20 degré, un soleil affirmé à l’heure de l’apéritif, pas de vent, une belle lumière. Un préambule à l’été, à ces soirées entre amis, où l’on refait un monde qui s’étiole chaque seconde davantage, un monde qui s’effiloche, se délite, s’effondre… sauf pour quelques profiteurs éhontés dont on se demande ce qu’ils peuvent bien faire de l’amas de millions qu’ils possèdent. Ces soirées où l’on s’amuse, où l’on partage encore quelques sourires, quelques idées, parfois même quelques émotions, où l’on oublie le dur labeur, les oppressions multiples, les Lois qui s’amoncellent, les peines de tous les jours, celles qui font mal, parfois même celles qui font très mal.

Oui, un début de soirée prometteur que ce 30 avril. Ce d’autant qu’il s’agit du dernier jour où la prudence est de mise. On me l’a toujours affirmé, c’est une période dont il faut se méfier, un de ces mois en « r » que menacent virus et bactéries; en avril, ne te découvre pas d’un fil. Etrange expression populaire que mon grand-père me rappelait à chaque occasion, qui s’est donc ancrée dans mon cerveau, au plus profond de mon inconscient. De fait, même en cette fin de journée ensoleillée, j’ai gardé le pull en laine tricoté par feue ma compagne, et je sais que j’ai bien fait, même si, je l’avoue, j’ai quand même une nette sensation de chaud. En ce mois d’avril, tous mes collègues de travail (treize en tout, ça porte peut-être malheur, voilà éventuellement la cause des difficultés croissantes de la boutique, il suffirait sans doute d’un licenciement -ou d’une embauche mais ce n’est pas dans l’air du temps- pour que tout rentre dans l’ordre), tous mes collègues donc, sont tombés malade. Peu se sont arrêtés (un arrêt de travail n’est plus guère dans les moyens des salariés sauf à être dans une absolue impossibilité d’y échapper), ceux qui ont bravé les souffrances de leur corps ont traîné un mal-être sur plusieurs semaines, et tous avaient fort imprudemment, lors des coups de chaud du mois, remis au goût du jour les tenues estivales dont certaines semblaient d’ailleurs avoir rétréci pour d’obscures raisons… Pas moi. Toujours chaudement habillé, provoquant parfois les moqueries, mais au bout du compte, solide comme un roc. Pas un rhume, une petite fièvre, un léger toussotement. Rien! Je mériterais à l’évidence une médaille de la sécurité sociale.

En avril, ne te découvre pas d’un fil. Mais avril vit ses dernières heures; et si celles-ci entérinent à l’évidence l’énorme coup de froid du Paris SG et de ses multimillionnaires, elles s’égrainent implacablement vers l’inexorable disparition. Et ensuite… Ensuite? C’est mai. Mai! Et en mai, fais ce qu’il te plaît.
Et voilà tout un programme. Bien sûr, on commence par le 01 mai. Le muguet, bien sûr, qu’il me faudra acheter pour ma mère, ma tante, ma grand-mère, mes trois filles, ma voisine du 36, la si jolie Jeanne dont je rêve platoniquement chaque nuit et qui, hélas, semble préférer notoirement les jeunes filles à ma modeste mais éplorée personne. Cinq euros la pièce, il faut en effet un muguet de qualité… Ensuite, le repas du midi, avec la petite famille, j’offre le champagne, c’est mai c’est la fête. Ensuite, les femmes resteront au logis, pour papoter des petites réalités de tous les jours, ranger la table et préparer le repas du soir. Pendant ce temps, j’irai fêter le travail. Cette année, j’ai dans l’idée de me mêler aux joutes des black-blocs; jusqu’ici j’ai toujours manifesté pacifiquement (tout en utilisant cependant parfois un langage particulièrement guerrier), et je l’avoue, cela n’a guère porté ses fruits; non seulement nos revendications n’ont eu aucune résonance mais, il faut l’admettre, les choses ne cessent d’empirer Puisque la violence de ces derniers mois s’avère plus efficiente, avec qui plus est la possibilité au passage de profiter de pillages pour en retirer quelques avantages substantiels (puisque les salaires n’augmentent pas, il faut bien trouver des solutions), puisqu’en plus de ça, ce doit être assez excitant de jouer au chat et à la souris (ou aux gendarmes et aux voleurs, c’est du même acabit), et qu’il est parfois utile de calmer ses nerfs pour retrouver un équilibre, je vais donc me lâcher un peu; j’ai acheté une cagoule noire, une tenue colorée à l’identique, et j’ai ressorti une vieille batte qu’utilisait, il y a plus de vingt ans, mon frère lorsqu’avec ses potes du moment, ils allaient chercher querelle à des bandes rivales à la sortie des boîtes de nuit (il est aujourd’hui un procureur respecté).

Ensuite, je profiterai des quelques jours suivants pour me reposer un peu; puisque le patron part pour Venise, avec les collègues, on a décidé de profiter un peu (horaires allégés, quelques libertés avec nos dossiers, voire quelques malversations, idée proposée par le dernier arrivé de notre troupe et qui s’avère prometteuse en terme de perspectives). Comme je l’ai dit, en mai, on fait ce qu’il nous plaît; et par ailleurs, en terme de méthode frauduleuse, le patron est loin d’être un enfant de chœur… Ce sera juste un petit rééquilibrage!

Ensuite, ce sera le 08 mai. L’armistice de la guerre de 40. J’y ai laissé mes quatre arrières grands-pères, tous morts au combat, trois arrières grands-mères (victimes des bombardements), un grand-père (jeune résistant qui n’a pas résisté à la Gestapo) mais qui eut fort heureusement le temps de mettre enceinte ma grand-mère, elle-même résistante (et qui résista à Auschwitz), et très certainement quelques cousins de-ci de-là dont l’historique n’est pas parvenu jusqu’à moi. Au nom du lourd tribut payé, je mérite donc amplement ce jour férié et, pour appuyer l’hommage, une grosse dizaine de jours de congé que je passerai à faire la fête avec quelques vieux copains des dernières heures de l’adolescence, à Ibiza où le père d’un de nos comparses possède une effarante demeure. Tous les ans, à partir du 08 mai, on se vautre dans les délices des folies de ce lieu paradisiaque (ou satanique pour certains détracteurs, preuve qu’il y a peu entre le mal et le bien…); dix jours d’épuisement délicieux dont il nous faudra plusieurs semaines pour vraiment nous remettre.

Après, ce sera le 20 mai. Le jour de la saint Bernardin, franciscain italien de Sienne mort en 1444, grand orateur de son temps, un temps accusé d’hérésie… Une grande journée que le 20 mai, qui gagnerait à davantage être mise en avant, à l’évidence. La journée par excellence où j’ai toujours fait ce qu’il me plaisait. Quelques dates en vrac? En 1971, je décidais avec deux mois d’avance à répondre à l’invitation de ce monde dont les lumières m’apparaissaient prometteuses. En 1981, je m’offrais ma première fugue, caché dans une cabane au fond d’un vieux bois oublié de tous pour vivre en ermite comme dans un feuilleton télé que j’adorais (ils m’ont trouvé dix jours plus tard, croyant que j’étais mort depuis belle lurette). En 1984, mon premier triplé dans un match de la Gambardela contre le FC Nantes (on a perdu 9 à 3, je fus le seul de mon équipe à surnager un peu et j’ai été convié ensuite par le club vainqueur à un stage de préformation qui n’a rien donné, je ne sais toujours pas pourquoi). En 1985, je faisais pour la 1ère fois connaissance avec le septième ciel (avec la mère d’une fille de ma classe, jeune fayote que je ne supportais pas et à qui, pour me venger de son assurance hautaine, j’ai relaté tout le déroulé de l’affaire en sur-jouant avec délectation les moments les plus salaces). En 1989, je publiais mon premier album de BD (inexplicablement aussi mon dernier, faute sans doute d’un éditeur à la hauteur). En 1991, je fêtais mes 20 ans en m’offrant une folle virée en Porche Carrera empruntée au père de ma copine du moment (sans qu’il soit au courant de l’affaire dont il prendra conscience lorsque la gendarmerie aura l’idée saugrenue de le réveiller en pleine nuit pour lui annoncer que le pilote et sa fille n’étaient certes pas trop gravement blessés, même si pour la fille, une amputation était inévitable, mais que par contre le véhicule incriminé n’était plus qu’un modeste tas de ferraille partiellement encastré dans le mur d’une villa surplombant la mer avec, au milieu, quelques restes d’une vieille femme et de ce qui fut sans doute un petit chien imprudemment présents sur les lieux). En 1996, je faisais un mariage magnifique au château du Breil avec une roturière, certes, mais franchement fortunée (elle avait 22 ans de plus que moi mais on ne peut pas toujours avoir le beurre, l’argent du beurre et la jeune et jolie crémière; il faut savoir se contenter d’une crémière déjà un peu décatie…). En 1997,1999 et 2001, je mettais au monde mes trois merveilles de filles, ce même 20 mai, comme moi, ce ne doit pas être courant, c’est indéniablement un signe du destin (évidemment, c’est la mère qui faisait l’essentiel, moi je me contentais d’attendre la délivrance, la première fois dans les bras d’une très jeune fille rencontrée lors d’une soirée à laquelle je n’étais pourtant pas convié, la deuxième en compagnie d’une dizaine de comparses pour de multiples échanges de toutes sortes, la troisième fut moins réussie puisque je m’étais cassé la jambe le matin de la naissance, même si je ne peux que louer la gentillesse de l’infirmière à mon égard quand bien même elle n’était pas franchement belle). En 2004, je m’offrais en solo, puisque ma femme était foncièrement casanière, mon premier voyage international en Thaïlande (j’y retournerais souvent même si d’autres moments intenses connaîtraient d’autres contrées). En 2008, j’enterrais ma femme qui avait eu le bon goût de devancer d’une courte encablure mes projets de liquidation d’une trop vieille histoire (puisqu’elle me saoulait de reproches concernant mon attirance pour des élans de passion corporelle qu’elle me refusait, peut-être aussi parce qu’avec elle je n’en éprouvais aucunement l’envie, je dois le reconnaître). En 2009, j’enterrais une jolie jeune fille qui venait de m’annoncer incongrûment une prochaine naissance dans l’espoir pas du tout désintéressé d’un mariage avec moi et surtout ma fortune (enterrement discret personnalisé dans des tourbières infréquentables avec un pourcentage infinitésimal pour retrouver le corps).

Depuis, je l’avoue, le 20 mai ne m’a rien offert de vraiment attrayant. Peut-être un peu de lassitude… On a beau vouloir faire ce qu’il nous plaît, on ne peut pas toujours réaliser l’insensé, alors on se contente de petits plaisirs; gifler un passant dont la tête ne vous revient pas, séquestrer pour le plaisir l’animal de compagnie d’un voisin et voir combien de temps il pourra survivre à une diète drastique, faire tomber un cycliste qui vous avait obligé à ralentir, mettre à fond la musique pour agacer tout le voisinage (vers le milieu de la nuit, quel délice…), quelques autres incivilités plaisantes à fomenter, des interdits à braver. On se satisfait donc de peu, le plaisir est par ailleurs analogue.

Toutefois, cette année, j’ai le projet de marquer le coup, je ne sais trop pour quelle raison. Un merveilleux projet. Grandiose. Qui fera parler! Oui, j’aimerais qu’en cette date, cette année, le monde entier, enfin une partie non négligeable pour le moins, prenne une pleine conscience de mon bon plaisir. Entrer dans l’histoire, pas par la grande porte puisque celle-ci est réservée à quelques rares privilégiés dont à l’évidence je ne serai jamais, non, autrement, une porte dérobée, qu’on aurait oubliée, qui attendrait son heure… Il me faut le trouver. Profiter de ces quelques jours qui me restent pour peaufiner un chef d’œuvre; ou remettre à l’année prochaine si l’inspiration vient à manquer. Comme l’an dernier, comme il y a deux ans, comme il y a trois ans. Déjà…

Je prends soudain conscience d’un malaise. Je m’ennuie, je déprime, voilà à quoi ressemble ma vie depuis déjà bien longtemps. Pire encore, j’ai le sentiment que plus rien ne me plaît vraiment. En mai comme pour tout autre mois. A quoi bon ce 1er mai, ces vacances ibériques, la mémoire de tous ces 20 mai? J’ai besoin d’autre chose, de rédemption, d’amour, d’ascension…
Ah oui, tiens, l’ascension, le roi des ponts, à cheval sur un mai vieillissant et un juin juvénile. En juin, on ne fait plus ce qu’il nous plaît, d’ailleurs, que s’y passe-t-il? Rien de clairement établi… « Qui en juin se porte bien, au temps chaud ne craindra rien », « un pré est bien vaurien, quand en juin il ne donne rien » ou encore « en beau juin, toute mauvaise herbe donne du foin »; voilà trois dictons parmi d’autres. Pas folichon.
Oui, voilà l’idée. L’Idée ! Qu’est ce qui me plairait vraiment? Jeanne bien sûr. De gré ou de force, qu’importe. Une folle extase, oui, une dernière folie. Pour une fois, le grand jour ne sera pas un 20 mai. Ce sera le 30, jour de l’ascension. Nos corps ne feront qu’un et lorsqu’ils seront épuisés, j’y mettrai le feu. Jeanne brûlera, comme en 1431. En mai 2019, j’aurai fait ce qu’il me plaît…

Note du superviseur: Marc, aujourd’hui paraplégique, qui vit au 38 de la rue Castafiore avec sa pauvre mère, a perdu en partie le sens de la réalité suite au long coma qui a suivi son accident en 2002, il avait alors 7 ans. Dans un appartement cossu au septième étage d’un immeuble Haussmannien, il y avait ce soir-là une fête de famille beaucoup trop arrosée, un oncle particulièrement imbibé ne cessait de vociférer « en mai, fais ce qu’il te plaît ». Le petit marc prit la chose pour argent comptant, et ayant vu l’après-midi un extrait de Mary Poppins, s’empara du parapluie de sa mère, et s’engouffra vers la folle aventure au travers de la fenêtre grande ouverte du séjour sous les yeux incrédules des fêtards en cette chaude soirée de mai. Depuis, il s’écrit des vies incertaines…

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