En mai, fais donc ce qu’il te plaît (2)

En mai, fais donc ce qu'il te plaît (mais un jour, il faudra bien que cela cesse...)

Gilles Réjasse

Soirée prometteuse sur la terrasse du 48 rue Castafiore. Un bon 22 degré, malgré un soleil timoré à l’heure de l’apéritif, pas de vent. Un timide préambule à l’été, à ces soirées entre amis, où l’on refait un monde qui s’effondre implacablement, un monde qui menace quand il devrait faire rêver, envahi par les profiteurs, les harangueurs prophétiques, et la fameuse guilde du commerce combattue par la république et ses Jedi. Ces soirées où l’on s’amuse, où l’on partage encore quelques sourires, quelques idées, parfois même quelques émotions, où l’on oublie le dur labeur, les oppressions multiples, la loi des réseaux sociaux, les peines de tous les jours, celles qui font mal, parfois même celles qui font très mal. Ces belles soirées entre amis, proches ou au sein de la cellule familiale; dont le souvenir blesse quand il n’y a plus d’amis ou de proches, et que la cellule familiale se résume surtout à l’idée de cellule…

Oui, un début de soirée prometteur que ce 30 avril. Ce d’autant qu’il s’agit du dernier jour où la prudence est de mise. C’est une chose avérée, c’est une période dont il faut se méfier, un de ces mois en « r » que menacent virus, bactéries et toutes ces souffrances psychologiques qui creusent le sillon d’un sang impur; en avril, ne te découvre pas d’un fil. Etrange expression populaire qui s’est donc ancrée au plus profond de l’inconscient de Marie-Ange. De fait, même en cette fin de journée ensoleillée, elle a gardé le pull en laine tricoté par feue sa compagne, Lucie, partie dans les cieux depuis bientôt cinq années, des suites d’une longue maladie comme l’on dit pudiquement, non sans une certaine hypocrisie, sans une certaine peur également de nommer la bête immonde, comme si son simple nom pouvait nourrir sa voracité imparable. En ce mois d’avril, ses sept collègues de travail (en aucun cas des merveilles), sont tombés malade. Il a fallu compenser, plus encore qu’à l’accoutumée, alors que déjà trop de choses reposaient sur ses épaules. Tous se sont arrêtés quelques jours, voire quelques semaines, et l’efficience de la reprise du labeur fut largement insuffisant. Tous avaient fort imprudemment, lors des coups de chaud du mois remis au goût du jour les tenues estivales dont certaines semblaient d’ailleurs avoir rétréci pour d’évidentes raisons… Pas elle. Toujours chaudement habillée, provoquant parfois les moqueries, à la limite d’un harcèlement juste contenu parce qu’ils avaient tous conscience qu’elle suppléait largement leurs manquements, mais au bout du compte, pas un rhume, une petite fièvre, un léger toussotement. Rien! Solide comme un roc, tout au moins en visible, sans la moindre trace apparente pour quiconque d’un début de fracture. Ni pour elle-même.

En avril, ne te découvre pas d’un fil. Mais avril vit ses dernières heures; et si celles-ci entérinent à l’évidence l’énorme coup de froid des clubs français de handball, elles s’égrainent implacablement vers l’inexorable disparition. Et ensuite… Ensuite? C’est mai. Mai! Et en mai, fais ce qu’il te plaît, qu’on se le dise.
Toute la journée du 01 mai 2018 marqué par la première forte apparition des black-blocs, cette rengaine va circuler dans l’esprit de Marie-Ange. Elle aurait bien des raisons d’aller manifester contre l’exploitation dont elle est victime depuis des années pour une paye bien fluette et sans espérance de lendemains sensiblement meilleurs; mais pas pour les mêmes raisons que la horde des mécontents. Et puis, elle déteste la foule et les risques de violences qu’elle génère, parce qu’elle l’a déjà vécue de bien trop près malgré sa petite trentaine.
Elle aurait bien apprécié aussi un petit brin de muguet; mais qui pourrait bien avoir pareille idée en tête? Evidemment pas son père, aujourd’hui en prison, et pour cause puisqu’elle est à l’origine de sa déchéance; violences, attouchements, viols à son encontre. Et encore, elle n’a pas osé tout dire. Sa mère? Encore moins; bien qu’elle fut aussi victime des excès de rage, elle a pris fait et cause pour son mari, accusant sa fille d’affabulation, lui reprochant surtout de n’avoir pas été capable de garder ça pour elle et d’avoir du coup jeté le discrédit sur la famille. Sa sœur aînée? Pire encore et pourtant, elle aussi, elle a eu en son temps à subir les perversions du géniteur. Ses grands-parents? Même rejet de la renégate, cause de souffrances et d’une culpabilité latente qu’ils ont décidé de taire.

Toute cette journée, elle a regardé en boucle BFM télé et son déversoir d’images de haine; en pensant aussi à son travail, à son patron qui n’aurait pas refusé quelques ébats avec son employée mais qui, méfiant, préférait passer son chemin, à ses collègues profiteurs de ses bontés et de son désir de toujours bien faire, à Lucy, la seule qui l’ait comprise, un temps, il y a déjà si longtemps. Puis il a fallu se coucher, pour ce combat nocturne perdu d’avance, plus encore cette nuit d’ailleurs que les autres…

02 mai. 6H15. Heure du réveil (du lever plutôt, le réveil ne sert plus à rien depuis des temps immémoriaux). Point météo, temps pourri; en mai, fais ce qu’il te plaît, ce n’est pas vraiment pour tout de suite excepté, d’après le commentateur radio, vers la région de Montpellier, à quelques 700 kilomètres de chez elle. Un thé vite avalé, quelques retouches sur un visage épuisé, récupérer le bloc note sur lequel elle a développé quelques idées pour le travail, l’entrée dans la vieille Twingo tout aussi cabossée que sa propriétaire.

Le véhicule hésite, accepte finalement son travail quotidien, avale les 12 kilomètres vers la petite entreprise. Au rond-point, il faut prendre la première à droite, encore cent mètres et une nouvelle journée de labeur pourra commencer. Mais la voiture ne tourne pas, elle continue sa route, droit devant. Pour quelle destination? Personne ne le sait. D’ailleurs, est-ce la voiture qui a pris les commandes? Ou la conductrice dont le visage fermé est aussi inexpressif qu’un vieux bloc de béton.

Le temps passe, la voiture file, dans le respect des limites de vitesse, sauf en une occasion, sur une portion à 30km/h où un radar particulièrement acariâtre l’a flashée. Dans le véhicule, c’est le silence total, même le moteur semble faire les efforts pour ne pas se faire remarquer exagérément. Au bout de deux heures, il faut s’arrêter, besoin de carburant. Aussitôt l’affaire réglée, la folle équipée reprend.
Marie-Ange est stoïque, les yeux figés vers l’avant mais incapable de déterminer quoique ce soit d’autre que « attention, danger, il me faut ralentir »; ce n’est même pas une pensée, c’est un automatisme. Elle ne pense pas, elle ne voit pas, elle n’entend pas, on est proche du nihilisme. Elle a pourtant la sensation d’être bien, dans une ouate protectrice, à l’abri des autres, à l’abri du mal; une sensation certes mais qu’elle n’intellectualise même pas, quelque chose qui doit ressembler à l’état de plénitude béate quand on est dans le ventre de la mère, avant l’issue fatale dont on a alors aucunement conscience.

En milieu d’après-midi, elle arrive face à la mer, soudain surprise, un premier moment de réalité depuis des heures; quelques instants, un élan de panique la gagne. Que va-t-on penser de son absence au bureau? Qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête pour mener à son terme un aussi étonnant périple? Et d’ailleurs, où est-elle? Et puis, elle voit la plage, elle s’arrête, gare sa voiture sur un vaste parking qui souligne qu’à la haute saison les lieux doivent être bondés. Là, il n’y a qu’une trentaine de voitures, des gens qui sont sur la plage et qui en profitent sans doute pour se dorer au soleil sans que cela ne tourne à l’incongrue cuisson des aoûtiens. Elle a soudain une irrépressible envie de faire ce qu’il lui plaît; aller vers l’eau, se baigner. Il n’y a guère de monde hormis des sportifs en combinaison qui s’échinent sur des planches diverses. Ce n’est pas grave, elle veut y aller quand même. Elle perd à nouveau tout sens des réalités; elle n’a pas de maillot de bain (évidemment, on ne pense généralement pas à en laisser un à demeure dans la boîte à gants…); qu’importe, sous les yeux ébahis (pour certains, admiratifs…), elle se déshabille entièrement, se dirige vers l’eau, y pénètre tel un automate, et nage plus d’une heure en réalisant de curieuses arabesques à faire pâlir les spécialistes de la natation synchronisée.

C’est là que les affaires se corsent. En sortant de l’eau, elle retrouve mécaniquement ses vêtements et les enfilent cahin-caha. Fortement trempée, elle regagne le parking; mais curieusement elle poursuit son chemin sans un regard pour sa voiture qu’elle ne reverra jamais, le regard hagard, marche deux longues heures, sans douleurs, sans ressentir les morsures de la fraîcheur nocturne qui s’abat. La nuit s’annonce lorsqu’elle prend quelques secondes conscience qu’elle est dans un camion dont le chauffeur, la cinquantaine, ne paraît pas français; elle suppose même qu’il doit être polonais. Et puis, plus rien, à nouveau l’oubli dans son cerveau. Elle devine qu’il l’a serrée contre lui, ce qui ne lui a fait ni chaud ni froid, plutôt chaud d’ailleurs, ce d’autant qu’après elle a dû se couvrir de vêtements secs. Elle suppute également qu’elle a dormi comme jamais, genre dix heures de suite. Que le polonais l’a plusieurs fois gratifiée d’attentions très particulières et plutôt physiques, sans qu’elle n’en ressente aucune animosité (ni plaisir, il faut l’avouer). Comme des instants irréels isolés…
Combien de temps tout cela a-t-il duré? Elle n’en saura jamais rien. Toutefois, un soir, elle s’est retrouvée dans le froid, seule dans la campagne, au beau milieu de la nuit. Elle a erré, dégoté une masure inhabitée, elle a dormi, fort mal pour la première fois depuis des jours et, de cela, elle était convaincue. Elle est restée cloîtrée longuement dans son piteux bouge, sans manger, sans boire, sans se rendre compte de grand-chose si ce n’est quelques fulgurances qui généralement la mettaient mal à l’aide. Et puis, à bout de force, par une matinée enfin ensoleillée, elle s’est endormie…

Cela aurait dû être son dernier sommeil, et ma foi, même si l’avenir l’infirmera peut-être, cela n’aurait pas été plus mal. Le destin en a voulu autrement. Un gamin a découvert le corps, prévenu ses parents, qui ont prévenu la police locale. Après plusieurs semaines dans le coma, un beau matin, sans aucune raison, elle a rouvert les yeux, sans rien comprendre. Elle ne percevait rien de sa situation, constatait que des gens gesticulaient autour d’elle dans un langage inconnu; elle n’a même pas réalisé qu’elle avait émis quelques mots en Français. Un bon mois plus tard, on ne sait trop comment, son identité a été établie, elle a été rapatriée et coule aujourd’hui des journées emplies d’un vide sidéral qu’elle ne peuple que par quelques mets avalés douloureusement et par des phrases sibyllines qu’elle énonce occasionnellement dont la plus fréquente demeurait: « en mai, fait ce qu’il te plaît ».

A ce jour, Marie-Ange n’a pas recouvré ses sens. Son père, par contre, a été libéré, et la famille a retrouvé son petit bonheur tranquille. Avec le temps va, tout s’en va, et l’on oublie même le temps des malentendus… On s’habitue…

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