Noël scandinave

Noël scandinave

Gilles Réjasse

Incroyable ! Ma voiture n’est toujours pas réparée. Il y aurait maintenant une affaire de bielle coulée. Je n’y connais rien, j’ai fait « appel à un ami », il n’a pas répondu ; résultat, je fais confiance au garagiste local dont pourtant, tout le monde me dit du mal. C’est plus fort que moi, je ne peux pas croire qu’il existe des gens d’une extrême incompétence (à part moi, évidemment) ou d’une absolue malhonnêteté (idem) ; étrange car j’ai pourtant déjà été floué à plusieurs reprises. Peut-être est-ce tout simplement là l’expression d’une profonde fatigue qui ne cesse de gagner du terrain, sans que je ne puisse en expliquer les raisons. L’âge, la solitude, les tracas quotidiens, la société qui s’abime, la prochaine fin du monde… Que sais-je encore … Toujours est-il que la petite auto, elle est toujours en dérangement, et c’est ballot, car j’en aurais bien eu besoin pour rallier Paris et son aéroport international. J’ai en effet eu l’idée stupide, un soir de mai, entre deux énièmes verres d’un alcool fort quelconque, d’acter avec une jolie personne d’à peine vingt ans plus jeune, inconnue quelques heures avant, un voyage dans le Nord, pas celui de Boon, non, le vrai, le grand, le proche du pôle (oui, parce que quand même, à mon âge, un minimum de confort s’impose ; j’ai besoin d’un lit 2 places, ça peut toujours servir, même si la jeune inconnue a exigé sa propre chambre et son propre lit, dans une belle chambre d’un hôtel quatre étoile, avec toilettes, baignoire, télévision et minibar intégré).

Passablement bourrés, nous avons réservé vols et hôtel, arrêté les dates, envisagé quelques parcours, rêvé notre séjour (sans doute bien différemment), échafaudé quelques projets individuels que, pour ma part, j’espérais collectif. Nous avons réservé, j’ai surtout payé ; j’étais vraiment fatigué, et cette fois, je savais pourquoi. En vérité, si je n’avais pas conservé de traces sur mon portable ni consulté mon compte en banque, j’aurais pu croire en un songe d’une nuit de printemps. Mais non ! Curieusement ma mémoire ne me jouait aucun tour pour une fois, je me rappelais tout, y compris la beauté d’un visage souriant, la douceur d’une voix hors du commun, la chaleur d’un regard d’une profondeur insoupçonnable, d’un corps magnifiquement proportionné invitant aux égarements les plus prometteurs (que ces dames #metoo et autres me pardonnent , je ne suis qu’un homme et en plus, je n’ai rien imposé, rien demandé, rien programmé, c’est elle qui est venue vers moi, j’ai même cherché à fuir, parce que je n’ai pas l’habitude, parce qu’à chaque fois (enfin, pas souvent, il est vrai), mais à chaque fois, j’en ai pris plein la tronche lorsque la bise (le vent…) fut venue). Elle a insisté, j’ignore pourquoi, j’ai cédé (on ne lutte pas contre les sirènes quand bien même on sait qu’au bout du compte on périra d’avoir trop écouté leur chant). On a bu (nécessaire dans mon cas pour libérer la parole, et pour elle, je suppose, pour affronter la réalité de ma personne peu reluisante). On a vraiment beaucoup bu, on s’est bien plu, on a ri comme des galopiaux de dix ans, imaginé un monde improbable où l’amour serait roi, où elle serait reine ; quant à l’ancien volcan, on verra plus tard, mais je ne crois guère au retour de flammes et donc, encore moins des cendres… On aurait peut-être pu, dans le feu de l’action franchir le rubicond, mais nous ne tenions plus debout, nos êtres débandaient…

Que reste-t-il de tout cela ? Un voyage programmé, longtemps oublié et qui soudain s’est rappelé à moi, quelques jours avant le départ, comme si un ange gardien venait de réinitialiser mon cerveau victime préalablement d’une longue série de bugs destructeurs les uns que les autres, un lieu de rendez-vous soudain limpide, une heure précise qui s’active dans mon cerveau, un soupçon d’espoir, fou, insensé, abracadabrantesque comme il a pu être dit. Et pas d’auto pour le coco…

Après tout, le Paradis, ça se mérite. Il va donc me falloir avoir recours à la SNCF, cette grande famille, symbole du progrès de l’homme, des folles espérances, du temps de la furie des mécaniques à vapeurs, autrement plus friable depuis que la grande vitesse s’est emparée de son âme ; on file mais on s’arrête, et vivent les retards, pannes et grèves à foison. Passons sur le taxi qui me conduit à la gare de Guéret ; outre que le sympathique chauffeur racontera sa vie d’un affligeant monotone en une trentaine de kilomètres de virages en boucles à faire vomir les cœurs les mieux accrochés ; il a fallu qu’il se gare trois fois sur le bas-côté pour que j’évite (de très peu, surtout la première fois, après, c’est vrai, on sent venir, avec le temps on s’habitue, va même tout s’en va et on se tare d’une sacré gueule, pas celle en bois, non, celle des grandes secousses qui mettent sans-dessus-dessous). Car au bout du coup, cet acte 1 (terminologie à la mode en ces périodes « d’en même temps »), n’était qu’un joyeux prélude à ce mouvement en marche, celui d’une série dite d’emmerdements maximum, appelé parfois aussi loi des séries voire (mais de façon plus impropre) loi de Murphy.

A peine dans le Hall de la gare, j’aperçois d’abord que mon train est retardé ; après une demi-heure de recherche active et éminemment insistante, on finira par me dire que cela devrait être de l’ordre d’une demi-heure, environ. Donc, il arrive ? Diantre non. Finalement, deux heures plus tard, un vieil autocar se présente pour faire la jonction vers La Souterraine pour rallier Austerlitz (la gare, pas la sémillante commune autrichienne chère aux meilleurs souvenirs de Napoléon). Du coup, je vais devoir prendre le train suivant, faudra régler ça là-bas mais il reste des places… Heureusement que j’ai vu large et que j’avais prévu mon arrivée à Roissy la veille du rendez-vous de l’aérogare 1 le 24 au petit matin à 06h45 (embarquement pour 11h, cela laisse le temps d’un petit déjeuner pour renouer la conversation avec la jeune beauté rencontrée ce soir de beuverie et inexplicablement partante pour ce séjour scandinave).

Pas de chance, le vieux tacot crève une première fois à la sortie de la capitale creusoise. Une grosse demi-heure perdue mais pas de soucis pour le train, il reste encore une heure de battement. Allons tout va bien ! Un peu d’inquiétude gagne le cœur des voyageurs quand l’autobus refuse de redémarrer et qu’il faut attendre une nouvelle demi-heure d’angoisse en constatant que le chauffeur, le nez dans le moteur, ne parvient pas à trouver la cause du manque de coopération de la machine, le tout agrémenté de multiples jurons dont certains constituent de belles découvertes qui auraient pu en d’autres occasions s’avérer d’un intérêt certain… Et puis, soudain, le miracle, la mécanique s’ébroue, toussote, pour finalement reprendre le cours normal des choses. Oui, la vie est belle, même les journées noires peuvent avoir leurs éclaircies ; pour preuve, la 2ème crevaison, celle de trop puisqu’il n’existe qu’une seule roue de secours dans tout véhicule qui se respecte, mais qui survient à un petit kilomètre du terminus du périple. Alors, au pas de course, tels des mulets surchargés de colis que l’on jugerait bien inutile en ces instants de souffrance, chacun finit par se jeter sur le quai, dégoulinant de transpiration, le souffle court, au moment même où le Toulouse-Paris stoppe sa course pour les deux minutes nécessaires pour avaler ce flot de voyageurs éreintés mais heureux d’avoir pu attraper le dernier train du jour in extrémis. Oui, la vie est parfois belle.

Tout semble cette fois aller pour le mieux. Après une demi-heure nécessaire pour trouver une place assise et me remettre de ma folle cavalcade, je commence à m’installer dans une agréable torpeur, gagné par les effluves d’un séjour prometteur puisqu’il ne peut en aller autrement. Je m’interroge sur ce qui me fait le plus fantasmer ; le séjour dans les grands espaces blancs, la perspective de croiser des rennes (j’ai toujours trouvé ces animaux majestueux), l’idée de me remémorer ces temps où gamin la magie de Noël m’emportait vers des havres de félicité lorsque mes parents ne se déchiraient pas encore, le souvenir des deux épopées déjà vécues au pays du barbu débonnaire (le premier, j’avais 5 ans, le second 8), l’idée de partager une de ces tranches de vie où le temps s’efface avec une personne de bonne compagnie… Oui, à l’évidence ! Mais, surtout, surtout, cette irrépressible désir de la revoir, de la serrer dans mes bras lourds et maladroits d’avoir oublié ces moments d’extase. Son visage, son corps, sa voix, sa gestuelle… Pardon, je me répète…

Et puis, alors que je m’apprête à sombrer dans une léthargie salvatrice, un gros coup de frein et bientôt l’immobilisation, au beau milieu de la nuit, à une grosse trentaine de lieues de la Capitale ! Alors au début, on s’inquiète certes un peu, au vu des différentes affaires de retards relayées par les médias toujours prêts à blatérer sur les carences et faiblesses de la société ferroviaire. On s’inquiète mais tout de même, il ne faut pas exagérer, cela ne peut se répéter plusieurs fois sur un espace-temps aussi court (trois grosses affaires en cinq jours, c’est bon, on a assez donné…). Seulement le temps passe, le froid gagne, et bientôt la lumière s’efface… Silence total, pesant, insupportable ; sans doute est-ce la cause d’un léger crissement avant qu’une voix rauque et inaudible apporte un premier éclairage à notre situation ; on échange entre nous sur ce qui a bien pu être dit, les avis divergent notoirement mais il ressort à 51% qu’il y aurait eu un incident de personne en aval, que nous étions immobilisés (ah bon, sans blague ?) pour une durée indéterminée et de ne surtout pas chercher à sortir du convoi (qui pourrait avoir une telle idée quand on aperçoit les flocons d’une lourde neige s’écraser sur un sol déjà devenu blanc ?). En clair, encore un couillon qui, lassé de cette vie certes pas toujours affriolante, s’est jeté sous un train précédent, histoire d’emmerder le monde alors qu’il aurait pu tout aussi bien le faire en se mettant un sac plastique sur la tête devant son poste de télévision crachant une énième rediffusion ou une quelconque télé-réalité. Et qui dit couillon dit ensuite scène du décès à analyser (des fois que ce soit un meurtre déguisé en suicide), donc gendarmes à dépêcher sur les lieux, prises d’informations, photos et constatations voire témoignages bienvenus si possible, avant un nettoyage des lieux puis l’évacuation du corps. Bref, au minimum deux bonnes heures.

En fait, cinq ! Parce qu’en plus, au vu des conditions météorologiques, il a fallu ramer (un comble pour la SNCF) pour remettre en route la signalisation générale de la ligne visiblement congelée (-12 dehors, d’ailleurs il ne neige plus…) ; et le lourd convoi, épuisé par cette inaction forcée, n’a plus jamais dépassé les quatre-vingts kilomètres heures. Tant et si bien qu’à l’arrivée, il est sept heures 22. Horreur. La belle attendra-t-elle ? Et puis vais-je arriver à l’heure pour l’embarquement ? Nouvelle course contre la montre, sans filet. En plus, il faut prendre le métro ! Puis le RER à Châtelet… Le métro, ça se passe plutôt bien ; certes, à deux reprises il y a eu un arrêt de deux-trois minutes entre deux stations mais rien de bien méchant. J’attrape de justesse le RER en partance pour la terre promise. J’espère de tout cœur que ma promise (ou espérée telle) va m’attendre et que j’arriverai à temps ; ça va se jouer à rien…

Et puis, à nouveau, la poisse, un peu après Villetaneuse, la rame s’arrête ; un sombre abruti a actionné le signal d’alarme sur le train précédent (en l’occurrence une femme qui a perdu l’équilibre et s’est raccrochée là où elle pouvait, là où il ne fallait surtout pas qu’elle le fasse…). Trente-sept minutes d’arrêt, puis une reprise du trajet au ralenti, sans parler d’une dizaine de minutes d’arrêt encore à une gare suite à un malaise d’un vieil homme (paniqué à l’idée de rater son avion, et qui d’ailleurs y laissera la vie…).

Bref, quand j’arrive dans le Hall de l’aérogare, l’avion est en train de décoller. Avec deux places vides… Je cherche désespérément du regard la belle et douce ; elle n’a évidemment pu embarquer puisque j’avais les billets, peut-être attend-elle encore. Rien. Je suis dévasté ; plus de voyage en Laponie, plus d’hôtel 4 étoiles avec spa, piscine et vue imprenable sur le monde blanc des lutins, plus de séjour porteur de mille et une espérances. Et que dire de la belle qui a dû m’attendre, longtemps, avec espoir puis avec inquiétude, puis bientôt avec colère et rage, haine… Le pire Noël de son existence, celui de la trahison d’un homme qu’elle aurait surement aimé. J’allais donc devoir vivre avec cette terrible sensation ; de l’avoir déçue, abandonnée, trahie. Avec aussi (surtout ?) le sentiment d’avoir laissé passer la chance de ma vie…

Si je savais… En vérité, la Belle, sa cuite évaporée, n’a gardé qu’un souvenir lointain de cette rencontre et n’a nullement pris au sérieux cette histoire farfelue de ballade scandinave. Pourtant, elle est à Rovaniemi, avec un jeune et très joli garçon plutôt fortuné rencontré il y a peu sur un site de rencontre sur internet ; pour deux semaines d’un programme riche et varié ; où il est question de promenade en traineau et en raquettes, de motoneige, de ski de fond, de match de hockey sur glace, de maison du père Noël, de majestueux gueuletons (dont les deux réveillons dans de fastueux restaurants) et d’un peu de sport en chambre dès qu’un peu de temps libre se dessine…

24 décembre, 23h57. Je suis dans une petite chambre plutôt sale d’un petit hôtel à une vingtaine de kilomètres de Roissy ; perdu dans ma désolation, je me suis trompé de destination et au lieu de rallier Paris, je me suis retrouvé dans ce lieu loin de tout dont je ne connais pas le nom. J’ai trouvé cet établissement miteux mais ouvert en ce réveillon, visiblement fréquenté par des voyageurs qui n’ont rien à faire des réveillons de Noël. Trente centimètres de neige recouvrent le sol, il ne faut pas trop d’efforts d’imagination pour se croire là-bas, dans le Norway profond, in Sweden, Island voire St Petersburg. Juste de la fatigue, une infinie tristesse, un sentiment de lassitude comme jamais, on se laisse bercer par les verbiages inconnus des clients quand bien on devinerait qu’ils n’ont pas grand-chose à voir avec la force gutturale de l’accent viking, l’alcool aidant, encore et encore ; et bientôt, une silhouette féminine, ô certes moins jeune et moins pimpante, autrement plus accessible, elle aussi bien malheureuse du profond de son être. Et pour cette nuit, deux corps qui vont se réchauffer, vivre un peu, s’oublier.
Et puis, au milieu de la matinée du 25, le réveil solitaire, la place voisine encore un peu chaude comme preuve qu’il ne s’agit pas d’un rêve. Mais d’un vague souvenir, pas si désagréable malgré tout, et qui affadira bientôt les relents du souvenir nauséabond d’un rendez-vous manqué.

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

avatar