Ohé matelots

Ohé matelots

Gilles Réjasse

Ohé, ohé matelots, matelots naviguent sur les flots…


L’histoire que je vais vous conter date déjà du siècle dernier. Elle a pris corps lorsqu’Auguste Legrand, habitant au 22 de la rue Castafiore dans une petite ville à peine éloignée de la mer de plus de 600 kilomètres, a balancé sur son épaule un petit baluchon, fermé à clef la lourde porte en bois de son petit logis, pour un voyage qui devait durer plusieurs années comme il l’avait énoncé à son voisin, Ernest Le Coq, ce dernier chargé de veiller à l’entretien du jardin et au bon état général du bâtiment.

C’était là un vieux rêve pour cet homme apparemment sans histoires. Né à Paimboeuf, en Loire-Atlantique, d’une mère ouvrière et d’un père marin-pêcheur sur l’estuaire de la Loire, il était particulièrement fier qu’en ce lieu Jules VERNE, qu’il admirait avec passion dès sa première dizaine d’années, fût empêché de filer au long cours pour bien peu de chose. En lieu et place de cet engouement juvénile pour l’aventure concrète, il finira pour le bonheur de nombreux lecteurs par s’adonner à celle de l’esprit. C’est un peu ce qui se passa pour le pauvre auguste ; alors que son père le préparait déjà à devenir à son tour le énième marin-pêcheur de la famille, celui-ci ne trouva rien de mieux que de périr noyé dans les eaux de la Loire un soir où accablé par la chaleur il avait décidé de se rafraîchir dans les eaux grises et turbulentes du seigneur des fleuves Français. Par la faute d’un tourbillon qu’il ne sût vaincre malgré ses exceptionnelles qualités de nageur, il disparut sous les yeux de son fils et de sa femme et ne reparut jamais. Son corps lui-même ne se manifesta jamais plus malgré d’incessantes recherches menées dès la première heure du forfait.

Sa mère, désespérée, rencontra toutefois rapidement un étrange personnage, mi- poète, mi- alcoolique (sans aucun doute fût-il plus efficient dans ce domaine que pour le premier, mais c’est là une simple affaire d’interprétation), sensiblement plus âgé que sa nouvelle compagne mais à la fois fort gentil et doté d’une fortune considérable, ce qui, selon toute raison, furent deux points essentiels pour décider la famille Legrand à l’exil parisien. Auguste apprécia rapidement la compagnie de cet homme marginal qui, comme on le murmure parfois avec un soupçon de déférence, de scepticisme mais aussi d’admiration, avait roulé sa bosse aux quatre coins du monde (et même davantage). Il avait de merveilleuses histoires à conter, bonifiées par la vapeur des alcools consommés sans la moindre modération et qui électrisait les âmes aspirantes aux transports d’une exceptionnelle légèreté. De fait, lorsque sa mère quitta cet homme pour un autre moins imbibé mais aussi hélas infiniment indigne des élans des héritiers de Baudelaire, Auguste préféra demeurer auprès du vieux chantre. Comme Jules VERNE, un peu plus tard, Auguste s’essaya à la littérature, relatant avec un talent certain les folles escapades du versificateur, mort assez stupidement d’une chute incongrue en bout de quai d’une insalubre station de métro de la ligne 4 au moment où de façon bien peu adventice un train bondé en ces heures de pointe Parisiennes  faisait une apparition inopinément théâtrale. Hélas, mais cela se discute, il n’y eu pas de lecteurs suffisamment érudits pour apprécier le génie créatif d’Auguste Le Grand ; ni aucun éditeur d’ailleurs.

Sans le sou, il fallut trimer sang et eau pour survivre un tant soit peu. A la limite de la légalité et des valeurs inculquées par sa pauvre mère désormais disparue, il se laissa entrainer vers des voies bien incertaines ; s’il dédaignait globalement les plaisirs de l’alcool, il s’astreignait avec volupté aux échappées bucoliques issues de drogues multiples et bientôt si onéreuses qu’il ne pouvaient s’y abandonner qu’après avoir commercé avec de nombreux clients, sur tant de domaines fallacieux qu’il m’est impossible ici d’en dire plus encore. Ainsi fait, Auguste finit évidemment au bagne (il ne se souvient pas pour quelle cause au juste) ; enfin, soyons quand même objectifs, nous sommes dans le vingtième (siècle !), ces choses-là n’ont fort heureusement plus cours dans nos sociétés modernes et humanistes. C’était donc dans une de ces prisons surpeuplées où l’on partage quelques mètres carrés dans la crasse humide qu’encadrent quatre murs qui vomissent des inscriptions blafardes, des dessins fades et glauques, des symboles incognoscibles, où l’on risque le viol trois à quatre fois par jour ou la bastonnade pour un regard perdu, où l’on frôle la mort sans même s’en apercevoir. C’est là que je l’ai rencontré pour la première fois, le petit Auguste, en vrac comme l’on dit, après avoir été le jeu d’une dizaine de malabars mal embouchés dont je faisais partie. Allez savoir pourquoi, j’ai soudain été pris d’une forme d’amitié pour lui alors qu’il ne lui restait plus guère qu’une fragile once de vie.

Il s’est requinqué, avec une étrange force, m’a brossé son cheminement. Tel un matelot sur le bateau ivre de la vie, il avait cessé un beau jour de sombrer, sous les bras protecteurs de ma modeste personne. Il avait coulé à pic, touché le fond, en cet instant pas encore trop profond, il était remonté, maintenant il allait mieux. Surréaliste !

Ensemble, on s’est découvert une passion commune, la mer ; partir, naviguer, profiter des havres des ports du bout du monde où l’on peut encore tout s’offrir dès lors qu’on sait se débrouiller. On s’est juré qu’un jour, on irait au bout de nos chimères, on s’est arrêté sur un nom : Valparaiso, parce que je le trouvais beau, parce que son grand aïeul y avait débarqué à plusieurs reprises, au bord du pacifique ; tout un programme. Un rêve pieu, en vérité, puisque j’avais pris perpète…

Il s’est lancé dans des études de comptabilité, et puis un beau jour, il s’est retrouvé en conditionnelle, sans avoir rien demandé, avec un boulot en prime. Je l’ai vu partir, je pensais bien ne plus le revoir, je me trompais. Il a trouvé un boulot dans une petite ville rurale, dans une grosse boîte m’a-t-il narré quelques années plus tard. Il était si bon comptable qu’il prit rapidement du galon dans son entreprise ; et avec, cela va de soi, une petite fortune qu’il a amassée peu à peu et qu’il ne dépensait guère, c’était un gars simple qui ne se satisfaisait que d’un tout petit essentiel… Il s’est acheté une petite maison pour y vivre, et quelques autres pour les retaper et les vendre ensuite au prix fort, son seul plaisir hormis les chiffres ; et la mer, qui lui manquait, et qu’un beau jour il décida de rejoindre, démissionnant de sa forteresse pécuniaire pour un solde dérisoire de matelot au sein d’un navire battant pavillon grecque et en partance pour l’Amérique du sud. De fil en aiguille et de ports en ports, il a fini, le 17 octobre 1999, par arriver à Valparaiso, sous un soleil de plomb, direction le premier bouge ouvert pour siroter la bière commémorative du succès d’un vieux songe ; fouler cette terre comme le fit Anselme Legrand, au siècle d’avant. C’est là qu’on s’est retrouvé nez à nez, sidérés de cette coïncidence insensée, frères de l’ombre.

Il m’a raconté sa vie, sans rien omettre, au détail le plus inattendu, avec une naïveté confiante en une âme sœur qui l’avait naguère protégé et qui continuerait, à l’évidence, de le faire… L’or caché dans la cloison derrière son lit (il avait une confiance très limitée dans les Banques et leur confort moderne), les titres dans un coffre-fort au-dessus de son frigidaire avec, inévitablement quelques liquidités autres que les 20 000 dollars qu’il avait, au cas où, on n’est jamais trop prudent me glissa-t-il fort opportunément, sur sa carte bleue (il avait choisi mon prénom comme nom de code, c’était tout à fait touchant et j’en fus ému à l’extrême…) et diverses pacotilles d’un acabit à peine inférieur, ainsi que quelques autres encore de moindre importance (du moins le pensais-je à l’époque) dont le secret de l’existence d’une bonne vingtaine de romans qu’il avait écrit sans jamais s’interroger sur l’intérêt d’en saisir un éditeur pour une éventuelle publication qu’on lui refusa jadis. Il les avait conservés sur lui, dans son sac devenu fort lourd. Il me montra le dernier (manuscrit évidemment) qu’il venait de finir le jour précédent. J’adorais la lecture (je vous l’assure, je ne mens pas sur ce point) et j’obtins le privilège de pouvoir le lire.

Pour ma part, je n’avais guère à raconter, mais je le fis avec parcimonie, omettant de parler piraterie ou liquidations définitives dont je m’étais fait un spécialiste reconnu (mais, justement toujours inconnu bien que l’étau risquait à terme de se resserrer dangereusement). J’étais sorti libre de prison deux années après son départ (inutile de lui préciser qu’il s’était agi d’une évasion sanglante d’une demi-douzaine de détenus dont je fus le seul survivant, de peu toutefois), j’avais erré ensuite au gré de mes rencontres (en fait, en cavale, on n’a pas d’ami, il faut de la carbure, et donc du temps, de la baraka, des opportunités rentables, et autres odyssées dont je tairai toute allusion), puis j’avais trouvé une place de second (juste le temps de rallier les eaux internationales) sur un rafiot helvète (je vous l’assure, ça existe, même ailleurs que sur le Léman), dont la flottaison relevait d’un miracle permanent,  qui pourtant me permit peu à peu de mener une vie confortable et même de refaire suffisamment de retape pour qu’aujourd’hui  il soit, outre d’une rapidité confondante, d’un confort tout à fait engageant pour ma horde de matelots assoiffés d’aventure sous l’égide de leur grand timonier.

Au lendemain de la lecture de ses écrits (une petite moitié mais largement suffisante pour comprendre que j’avais à faire à de la prose de la toute première envergure), je lui proposais donc de devenir mon second pour acheminer une cargaison en toute discrétion vers Managua, ce qu’il accepta avec une joie désarmante. Mes hommes ne partageaient pas cette volonté qu’ils considéraient parfaitement iconoclaste et je dus longuement batailler sans trop rien dévoiler de mes idées pour que la pilule soit avalée, conscient qu’il me faudrait être d’une extrême vigilance pour les jours à venir, une mutinerie étant vite arrivée… Alcide, un cubain sourd et muet, mon homme de confiance, arrivé à mon service pour échapper à une mort certaine imminente sur un quai déserté de Ciego de Avila, me regardait avec inquiétude, il savait ce dont les hommes de bord étaient capables…

Je profitais des jours suivants (les soirs surtout, régulièrement abreuvés par un punch dont Alcide avait un inestimable secret) pour m’assurer de la validité de toutes les informations dont j’avais le plus grand besoin. Et puis, ce fut le grand jour, ou plutôt la grande nuit. Sombre, sous une pluie battante, un vent piquant… Auguste décida de prendre une autre route que la nôtre, au large de San José. Une route en vérité bien audacieuse et sous des auspices peu favorables ; il était nu, pieds et poings ligotés (nœud marin certifié) ; d’ailleurs lui-même devait douter de son entreprise puisqu’il fallut l’aider à basculer vers cette nouvelle aventure.

J’imagine alors ses pensées, cet instant magique empli de grâces où l’on revoit sa vie défiler, la misère de l’enfance, la misère de l’adolescence, la misère des luttes pour survivre, la misère de la promiscuité, la misère d’une vie de routine, la misère de l’argent, la misère d’une amitié, bref, tout ce qui illumine le sel de la vie, à quelques modérées exceptions près. Ces yeux qui se brouillent, les gestes inutiles, la certitude que c’est la fin, l’air qui s’inonde, quelques sons qui s’immiscent, le froid qui s’étiole, le relâchement qu’on ne comprend plus, l’incompréhension soudaine, les points de suspensions, le point final…

Le point final, parlons-en… Parce que l’Auguste, il la joue facile. Pour lui tout est clair, simple précis et rapide (entre cinq et dix minutes sans doute). Pour moi, c’est le début d’une longue chevauchée (si l’on peut dire puisque je n’ai de ma vie enfourché le moindre cheval). Livrer la marchandise (on ne sait jamais, il ne faut jamais laisser une affaire en suspens), céder à bon prix le bateau à un acheteur géorgien qui cherchait (vainement) à faire fortune dans le transport parallèle (je ne lui donnais pas quinze jours avant de se faire débarquer en pleine mer par mes anciens moussaillons, mille sabords), saisir les 20000 dollars, (le tout suffisamment discrètement pour éviter des appétits inopportuns), s’acheter au bon endroit des faux papiers après s’être fait refaire le faciès, prendre mille précautions pour le retour au pays, et plus encore au 22 de la rue Castafiore. Casser discrètement ce qui doit l’être, transporter le tout en toute discrétion vers des caches différentes et sûres, trouver un éditeur pour devenir bientôt un des plus grands écrivains de toute l’histoire. Et faire un dernier sacrifice, celui d’Ernest Le Coq, qui malgré son âge me provoqua trop de soucis.

Alcide Castro

 

PS : je suis Alcide le cubain, ni muet ni sourd. J’ai laissé faire Dédé et, lorsqu’il fut temps, je l’ai occis. Il fallait bien qu’il paye la forfaiture de son existence…

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