Poissons d’Avril

Poissons d’Avril

Gilles Réjasse

Jean est un quinquagénaire taciturne. D’une taille moyenne, d’une allure « passe-partout », d’une intelligence médiane, il mène une vie monocorde, seul, puisque sa femme a, un beau jour d’un milieu d’hiver, décidé de quitter cet homme sans la moindre histoire. Pas de journée faste ni de jour sans. Une routine tranquille sans surprise, une paye convenable et suffisante pour un homme sans ambition et sans envergure ; cheveux blancs et hirsutes tant et si bien qu’il se rase la tête pour éviter le désastre, barbe épaisse tout aussi immaculée si ce n’est de quelques pointes grisonnantes qui résistent encore à l’usure d’un temps qui passe encore et encore, doucement, paisiblement.

Jean, donc, est un homme commun, qui passe inaperçu, sans amis ni même copains si ce n’est vaguement la douce Denise, qu’il apprécie de loin (et c’est réciproque) mais dont il n’a jamais su imaginer qu’elle pourrait être autre chose qu’une éphémère rencontre agréable que le hasard pourtant répète inlassablement, une idée évidente derrière la tête. Jean habite au 34 de la rue Castafiore, Denise au 42 ; ils se croisent et se décroisent, au gré des heures, des jours, des années maintenant. Sans une ombre, une pensée quelconque, un soupçon de désir, un iota d’aventure…

Jean, donc, vit seul. Plus ou moins ; il a ses poissons rouges, un vieux chat naguère errant et qui l’âge aidant, s’est acoquiné du gite, du confort casanier et des habitudes ronronnantes du 34 ; et parfois un fils, un ado comme on dit, un dommage collatéral de son mariage raté, qui parfois pose quelques instants ses guêtres sans que ni lui ni son père n’en puissent vraiment s’expliquer les raisons. Il est là, silencieux lorsqu’il ne cause pas avec passion et virulence à ce petit appareil qui a force, on en jurerait, finira par se greffer à sa main droite. Palabres, éructations, chuchotements, exclamations, déclarations, gloussements, grognements, glapissements, querelles, pourparlers, causeries, déclamations, et autres arguties natives d’un imaginaire fécond et d’un vocabulaire abscons ; tant et si bien que Jean ne comprenait pas grand-chose aux envolées lyriques du rejeton. Et encore moins à cette étrange frénésie d’un doigt erratique folâtrant de longues heures sur le dît appareil, déclenchant des rictus tantôt de douleur, d’étonnement, de colère, de plaisir, de délectation, d’allégresse, de béatitude, d’euphorie, de jubilation, de jouissance, ou au contraire de contrariété, de déplaisir, de dégout, de désolation…

Jean, donc, vit seul. Denise aussi, plus ou moins, elle aussi. Un vieux poisson rouge bedonnant, le dernier survivant du grand aquarium qu’avait son père de son vivant –déjà quatre longues années sans lui-, quatre chats nés dans son garage dont elle n’avait osé contester l’existence (heureusement tous des mâles) ; elle avait ignoré le trou béant sur la partie basse de la porte coulissante, une vielle mégère décatie avait profité de l’aubaine pour mettre bas une dernière fois avant de périr d’une vieillesse affirmée quelques mois plus tard. Les petits devinrent grands, ils firent la loi ; Denise ne possédait pas quatre chats (et un poisson rouge), quatre chats possédaient Denise (et se désintéressaient du poisson rouge). Toutefois elle n’en avait aucunement la sensation. Denise avait aussi, très accessoirement et plutôt rarement, une ado extravertie au look improbable, aux actes insensés, qui squattait une vieille bicoque au 52 rue Castafiore, donc à deux pas.

Jean et Denise, donc, globalement, vivaient seuls. Pas leur progéniture qui couchait ensemble, fumait ensemble, se piquait ensemble, dealait ensemble, volait ensemble et parfois accessoirement avec une ribambelle de jeunes rebelles. L’un et l’autre n’avaient guère d’affection pour leur parent qu’ils jugeaient avec une féroce sévérité mais dont, au bout du compte, ils se moquaient comme de l’an quarante (quarante, pas 1940 parce-que là au moins, disaient-ils, c’était cool, c’était la guerre, l’adrénaline, la mort aux vaches –pauvres bêtes-, les tranchées –erreur historique mais l’un et l’autre furent plutôt cancres à l’école-, les héros, les espions…). Toutefois, ils appréciaient l’un et l’autre un petit passage, lors d’une petite brouille entre eux, ou pour quelques autres raisons diverses dont l’appât du gain et un petit zeste de confort n’étaient pas les moindres.

Il y eut un soir où tout bascula. Une soirée d’un 30 mars ensoleillé, sous une tiédeur certes encore relative mais déjà appréciable pour ces premiers jours prometteurs. Vers vingt et une heure, après un énième Mojito et un nouveau joint, une idée fusa entre deux lazzis. On n’a jamais su si elle émanait du cerveau machiavélique d’une jeune fille dévergondée et de celui diabolique du jeune homme débauché (à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse), eux-mêmes ne sauraient émettre la moindre hypothèse ; peut-être une émanation luciférienne duale comme signature d’une parfaite symbiose d’un jeune couple immature. Toujours est-il que l’idée d’un poisson d’avril, une belle pièce, fut envisagée avec ferveur et passion. L’œil chafouin, l’un et l’autre babillaient pour la réalisation du délit, goûtaient les scénarii envisagés. Ils riaient, s’esclaffaient, à la limite d’en mourir de rire…

Le lendemain, l’affaire fut bien différente. L’un et l’autre peinèrent à retrouver le fil de l’abominable forfaiture envisagée pour se gausser de leurs vieux. L’affaire fut quelconque, limite minable, chacun chez soi ramait pour se remémorer les idées de la veille. Bon gré mal gré, le piège fut toutefois ficelé. Une affaire toute simple ; profitant d’une courte sortie nécessaire des deux protagonistes, quelques échanges inopinés furent pratiqués. Les quatre chats de madame furent (non sans mal) entassés dans une cage avec à proximité le bocal vide des poissons rouges ; enfin vide… avec quatre poissons en carton gauchement dessinés et un petit message annonciateur d’une bien mauvaise nouvelle : « voilà les quatre chats de Denise MAUGER emprisonnés pour avoir dévoré les quatre poissons de Jean MONESTIER », et le tout glissé dans la salle à manger de Jean par son fils hilare du mauvais tour joué… Dans le même temps, un vieux matou avait subi le même sort, au nom du même crime commis sur le ventripotent poisson de Denise, le tout dans son salon avec un message tout aussi désastreux : « voilà le vieux matou de Jean MONESTIER emprisonné pour avoir gloutonné le pauvre poisson solitaire de Denise MAUGER », l’œuvre d’une fille hilare de son mauvais coup.

Les plus grands penseurs s’accorderont pour noter l’idée pitoyable des deux jeunes brigands avec par ailleurs l’épouvantable question de la fin des dits poissons, les chats semblant bien épargnés quand bien même ils seraient pour l’heure serrés comme des sardines. Les deux jeunots avaient un temps imaginé quelque chose d’assez sanguinaire ; mais ils n’eurent pas le courage des égarements de leur imagination, ils se contentèrent de glisser les bestioles dans un récipient rempli d’eau qu’ils cachèrent dans le frigidaire de leur parent. Sans trop réfléchir d’ailleurs au ph de l’eau ou aux méfaits du froid sur ces pauvres malheureux. Ces derniers frisèrent une fin brutale mais le destin décida après quelques hésitations à sauver leur modeste existence…

Jean et Denise, plus seuls que jamais, connurent à peu près le même sort ; horrifiés, abattus, blessés, limite au bord de l’apoplexie, puis bientôt révoltés, furieux, l’un envers l’autre, prêt à s’affronter toutes griffes dehors, ce qui devait être le grand souhait des deux gamins cachés à proximité… Ils sortirent, s’insultèrent quelques secondes, mais en bégayant, trop émus d’échanger quelques maux , chacun sa cage à la main. Et ce fut tout. Le regard fixé au sol, dans un silence glacial porteur d’une insondable gène, ils échangèrent leur cage, rentrèrent chez eux et, par un étrange mimétisme ouvrirent le frigidaire, sans doute pour boire un verre d’eau glacée après ce coup de chaud. Ils virent les poissons, les remirent dans l’aquarium vidé des grossières imitations, changèrent l’eau, et éprouvèrent à la même seconde l’irrésistible envie de se revoir. Ils tombèrent nez à nez, face au 38 de la rue Castafiore et, après quelques secondes interminables, éclatèrent de rire en se congratulant d’une façon si marquée qu’il ne faisait guère de doute qu’une prochaine suite s’annonçait.

Les deux plaisantins trouvèrent la situation grotesque et s’estompèrent rapidement du théâtre de leur méfait qui, de fait, venait de permettre à une idylle en jachère depuis si longtemps de se découvrir brutalement. Plus tard, ils envisagèrent toutefois avec une certaine fierté qu’ils avaient été les catalyseurs d’une belle histoire, de quoi égayer des repas de famille pour quelques décennies. Et après tout, imaginer leurs vieux un peu moins seuls n’étaient pas pour leur déplaire.

Voilà donc en vérité une bien belle aventure, une histoire certes absurde voire iconoclaste, une piètre mauvaise plaisanterie, qui débouchait sur une romance à l’évidence prête à décliner ces plus beaux ajours. Comme quoi, en dépit de tous ces augures mauvais aux sombres présages qui s’empressent de peupler nos réalités alanguies par la course illusoire pour un monde meilleur, parfois, un petit bout d’arc en ciel illumine le ciel et offre, à ceux dont le hasard voulut qu’ils assistèrent à son essor, ce fameux paradis blanc qui n’est peut-être pas encore perdu…

Hélas, dans cette affaire, un témoin prit ombrage de cette effusion soudaine. Maurice, une cinquantaine affirmée, routier pourtant généralement fort sympa, qui en cette occasion perdit ses nerfs. C’est que lui aussi aimait, l’expression n’est pas galvaudée, à la folie la belle Denise. Hors de lui, il sortit du 40 de la rue, asséna un coup de poing d’une efficacité redoutable au pauvre Jean et, poussa avec une brutalité incontrôlable Denise qui venait défendre son doux chevalier, laquelle perdit l’équilibre et heurta le trottoir de l’arrière de la tête, le fameux coup du lapin qui lui fut fatal en quelques minutes.

Les doigts de Jean cessèrent de s’activer sur le clavier. Il ne savait pas trop si l’histoire qu’il écrivait avait quelque chance d’émouvoir un quelconque lecteur qu’il cherchait désespérément depuis vingt ans ; par contre il venait soudainement, sans aucune raison particulière, de comprendre ce qui brûlait les yeux depuis si longtemps.

Jean était seul. Très seul ! Trop ! Et en vérité sans chat ni poissons rouges. Denise était aussi très seule, sans poisson et sans chats. Et il l’aimait, et il était bien idiot de se contenter d’une platonique illusion alors qu’il devinait, par de nombreuses petites choses, si simples, si anodines, si subtiles parfois, qu’il ne pouvait lui être indifférent. Une force soudaine, en ce premier avril, lui astreint de faire enfin ce qu’il aurait dû depuis si longtemps entreprendre. Ce n’était pas une farce, ni un poisson d’avril ; non c’était le début d’une histoire d’amour.

Il se leva prestement, enfila une veste, et courut à perdre haleine au 42. Il frappa, constata que la porte était entrouverte, sous les yeux étonnés du routier du 40 qui revenait du bureau de tabac, qui plus tard le dénoncera lorsqu’il apprendra l’affaire. Jean entra, trouva Denise au sol, gisant dans son sang, pas encore tout à fait morte, qui se débattait même encore par un étrange réflexe tant et si bien qu’elle griffa violemment le nouvel arrivant, tandis qu’un homme s’estompait par les jardins avec la souplesse d’un chat. Jean aperçut le poignard, enfoncé dans l’abdomen de la future défunte, bêtement, il essaya de l’enlever, laissant ses empreintes à n’en plus finir et effaçant les anciennes par ses multiples tentatives. Il y parvint enfin mais, en se relevant, il trébucha, tomba sur la pauvre femme, le poignard s’enfonça à nouveau dans le corps, une dernière fois, une fois de trop. Denise hurla puis ce fut la fin. Affolé, Jean sortit prestement de la maison de l’élue de son cœur, du sang dégoulinait, laissant des traces de toute part…

Il n’y eut rien à faire. Les apparences sont parfois sans pardon. Jean est encore plus seul aujourd’hui. Il attend son procès en appel, pour la forme. Il en a pris pour perpette avec vingt-deux ans incompressibles. Avec dédain, à la prison, on l’appelle parfois le poisson d’avril… Un gros poisson, en vérité ; en analysant son ADN, simple formalité, ce fut le jackpot surprise pour l’élucidation d’affaires vieilles de vingt grosses années. Un pointeur, comme on dit…

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