Seul sur Mars

Seul sur mars

Gilles Réjasse

Seul sur mars…

Septième mois dans la creuse. Le temps passe, il file même, sans que je ne m’en rende compte. Inexplicablement, je vis très bien cet exil creusois imposé par les humeurs de mon véhicule.

Justement, parlons-en! Nous en étions restés à des soucis de pièces qui mettaient visiblement beaucoup de mauvaise volonté pour arriver dans ce département du Limousin. Certes, cette région de la marche souffre d’une sévère désertification, d’un isolement réel (bien que l’axe Bordeaux-Lyon, non autoroutier certes et considéré comme très dangereux, le traverse…), mais tout de même…

Il m’apparaît maintenant clairement qu’en effet la cause de cette réparation sans cesse retardée a une toute autre origine, une origine humaine; au bout du compte, c’est souvent le cas… Depuis deux mois, le garage était fermé. Le patron avait fait savoir qu’il était obligé de s’absenter pour des raisons personnelles quelque temps, tout le monde l’avait cru, il faut dire que c’était plutôt un bon gars puisque du pays, apprécié de tous, travailleur, la main sur le cœur, honnête (comme peut l’être, évidemment, un garagiste confronté aux vicissitudes des contraintes économiques de plus en plus malaisées à supporter pour les petites entreprises confrontées à l’impossible concurrence des grosses boîtes).

Ce fut donc une réelle surprise lorsqu’il y a trois semaines la gendarmerie locale renforcée par plusieurs garnisons voisines a forcé le rideau de fer dans le cadre d’une vaste enquête concernant une grosse escroquerie apparemment internationale pour constater que les locaux étaient vides ; pas une voiture (et donc pas la mienne), pas un outil, pas un meuble, pas le moindre papier, rien. Le garage a été vidé sans que personne ne s’en rende compte, alors que, pourtant, il y avait au moins un vingtaine de véhicules selon plusieurs témoignages. Les voisins n’ont rien vu, rien entendu, c’est insensé. Le vieux Paul, par exemple, dont le deux pièces fait face à l’ouverture principale, la seule permettant l’évacuation, n’a rien entendu, lui qui au plus ne dort que deux ou trois heures par nuit d’un sommeil fort léger et qui entendrait à dix mètres un moustique se poser sur un mur. Impensable mais vrai, il fallait bien se rendre à l’évidence.

Les plus folles allégations ont alors pris corps concernant le propriétaire et ses deux ouvriers, eux aussi des gars du village et donc, de toute évidence éminemment honnêtes de par cette seule vérité. Assurément, une intervention étrangère était incontestable, comment pouvait-il en aller autrement…

A ce jour, on ne sait rien de plus, si ce n’est que les trois hommes ont disparu… Ma voiture aussi, donc, et, il faut l’avouer, ce n’est pas une bonne affaire pour moi ; je n’ai plus de véhicule, et pas assez d’argent, loin s’en faut, pour envisager une remplaçante. En plus, je suis plutôt triste car je l’aimais bien, mon automobile ; oh certes, elle n’était plus d’une première jeunesse, elle approchait même certainement l’âge de raison, celui où il faut envisager le passage de témoin, elle était la proie de régulières petites pannes ces derniers temps mais j’avais encore besoin d’elle ; ma pauvre fifille (c’est ridicule, j’en conviens mais je l’ai affublé de ce surnom comme naguère ce fut le cas pour les autres), perdue, envolée, séquestrée, peut-être aux mains d’un nouveau propriétaire, ou encore brisée par les dents de fer d’une machine qui se nourrit des carlingues entassées dans les casses. On m’a fait comprendre qu’il n’y avait plus guère d’espoir de la retrouver, pimpante et fonctionnelle pour d’agréables virées comme nous en avions tant réalisé …

J’ai bien sûr entrepris les démarches nécessaires pour espérer un jour prochain (m’ont-ils affirmé un sourire en coin pour preuve d’une affirmation hardie et dénuée de tout bon sens commun) le versement d’une toute petite indemnité (il ne pouvait en aller autrement du fait de la lourde vétusté du véhicule notamment et de sa petite cylindrée), et ce après avoir clôturé toutes les démarches et vérifications inhérentes à de telles affaires (avec, je le sais, quelques risques qu’un hiatus venu de nulle part ne vienne gripper les rouages d’un processus complexe). Cela sera toutefois insuffisant pour envisager l’achat d’un tacot encore suffisamment en état pour rouler une dizaine de milliers de kilomètres, strict minimum pour permettre à un type comme moi de circuler sur trois quatre ans. Peut-être, d’ici là, mes modestes récits auront alors eu quelques échos suffisants pour me permettre une meilleure assise financière.

Ludo a été classe. Moyennant quelques travaux (conséquents…), il m’a proposé un loyer fort modéré pour conserver ma chambre, la n°1, que je suis toujours le seul à avoir occupé depuis qu’il en est propriétaire. Dans la foulée, il m’a annoncé son intention de partir avec sa petite famille faire un séjour d’un mois à Zermatt, au pied du Cervin et du Mont Rose, magnifique cirque alpin à la frontière entre la Suisse et l’Italie (le veinard, j’aurais tant apprécié vivre un tel séjour…) grâce aux bénéfices des six premiers mois de l’exploitation de son hôtel (ce qui m’étonna grandement, j’avais cru comprendre qu’il subissait de lourdes pertes notamment du fait d’un faible taux de remplissage de l’hôtel (que j’avais évidemment constaté puisque présent depuis le premier jour) et des déboires du restaurant, prometteur les premières semaines mais victime depuis de la valse des chefs de cuisine dont les derniers ont vite présenté des qualités douteuses… )

Sur le planning comme dans les faits, je suis donc seul sur mars à l’hôtel. C’est une étrange sensation, c’est oppressant, un mélange de silence pesant et de petits craquements récurrents généralement non identifiés, sans doute pas des fantômes (encore que, des fois, on pourrait s’interroger…), mais pas seulement des expressions raisonnées du travail des matériaux au contact des errances du temps. Mais je ne suis pas un couard, je n’ai même pas peur que le ciel me tombe sur la tête ou qu’un quelconque spectre en vienne à s’en prendre à moi.

Chaque matin, je me lève tôt pour remplir mes obligations contractuelles avec l’idée de poursuivre ensuite mes ballades alentours les après-midi. Pourtant, dès la première après-midi du départ de Ludo et de sa petite famille, j’ai éprouvé une réticence à le faire. Je m’y suis forcée à deux reprises mais, le cœur n’y étant pas, j’ai abandonné et je me suis astreint à accomplir ma lourde besogne. Du coup, ces nombreuses heures de labeur et, je dois l’avouer, une certaine efficacité de ma modeste personne, on fait qu’au bout de quinze jours, j’ai honoré la commande de Ludo. Me considérant toutefois toujours redevable envers ses grandes largesses, j’ai donc pris sur moi de m’engager dans divers autres travaux dont il envisageait à l’avenir un accomplissement pour bonifier son domaine et le rendement de celui-ci, évidemment dans la limite des matériaux à ma disposition (hors de question, par exemple de me lancer dans la réfection des diverses bâtisses en ruine au-delà d’un nettoyage des détritus divers).

Au début de la dernière semaine de cette pesante solitude, je n’ai plus rien à faire. Une belle journée pourtant, la première depuis bien longtemps. Alors, je me décide à bêcher le lopin de terre adjacent pour faire renaître en cet espace un potager qui permettrait peut-être ultérieurement d’achalander avantageusement le restaurant. Reste à trouver les outils ! Je me remémore un petit local, assez éloigné du domaine où, à plusieurs reprises, j’avais vu Ludo sortir avec une pelle, à une époque où je n’étais pas encore devenu une sorte d’intime. Surprise, la porte est fermée à clef. Il se trouve que par le passé, lorsque mes fréquentations laissaient hautement à désirer, j’avais appris à crocheter tout type de serrures, y compris celles qui, soi-disant, étaient sécurisées, ce avec un certain talent aux dires de mes comparses, tant et si bien que nous visitions chaque soir deux ou trois demeures Bourgeoises (quelques châteaux également) et que j’étais à chaque fois de la partie comme garant de la réussite pour de larcins fructueux. Ce jusqu’à la dernière et calamiteuse virée qui déboucha sur l’arrestation de la moitié de la bande présente ce soir-là, l’autre ayant succombé aux coups de feu de la Brigade inexplicablement présente sur les lieux (on le croyait, en tout cas, comment aurait-on pu deviner que parmi nous se terrait une balance). A l’exception de votre serviteur car, outre celles d’un bon cambrioleur, j’avais des qualités de dextérité permettant en diverses occasions de m’extirper fort à propos de situations désespérées et a priori sans espoir. Ce que je réalisais encore en cet instant maudit…

Cette soirée mouvementée avait clôturé ma carrière de voyou (car l’occasion ne s’est plus jamais présentée…), d’autres chemins allaient bientôt s’ouvrir, et je dois l’avouer, c’était plutôt une bonne chose pour moi. Si ce n’est qu’en cet instant, devant cette porte récalcitrante, une velléité de voir si je n’ai pas trop perdu la main me titille férocement, ce d’autant plus que j’ai aperçu à proximité du fil de fer n’ayant de toute évidence rien à faire là sinon à jouer le rôle fallacieux du serpent tentateur dont la pauvre Eve a, paraît-il, fait les frais lors d’une plutôt vieille légende (dommage collatéral, son compagnon du moment, Adam, en a aussi payé les conséquences, il n’y a pas à dire, la justice laisse parfois à désirer…). Ainsi soit-il !

Hélas (je le comprendrai bientôt), bien que la serrure soit assez complexe à forcer, j’ai encore le tour de main. J’entre dans ce petit vingt mètres-carrés sombre mais qui bénéficie d’un vétuste plafonnier dont la faible lueur d’une ampoule pleine de poussière apporte toutefois une visibilité suffisante. Il y a certes quelques outils de jardin, dont une bêche et, j’aurais dû m’en contenter. Toutefois, mes sens sont alertés. Je ne suis pas certain que le commun des mortels l’aurait perçu, et en vérité même un habitué aurait pu passer à côté. Il se trouve qu’ayant déjà eu à faire à l’aube de mon adolescence, chez mon grand-père, à une situation analogue lorsqu’il avait été arrêté pour une sombre histoire de séquestration de jeunes filles d’un pensionnat religieux voisin (enfin, celles qui n’avait pas encore eu la révélation de la solution finale), j’ai tout de suite deviné le passage secret vers une pièce située en dessous. Etant curieux (on ne se refait pas), j’ai encore forcé la serrure (et je ne pouvais en toute honnêteté ignorer que je n’avais rien à faire en ces lieux, que je me mêlais de ce qui ne me regardait absolument pas, qu’en plus je m’introduisais dans une situation qui ne pourrait qu’être inextricable) et je me suis glissé dans un escalier serré après avoir appuyé sur un interrupteur pour éviter toute chute. Erreur (fatale), je n’ai pas rabattu la trappe !

Pour l’heure, je découvre une vaste ancienne champignonnière. Au sol, de la terre battue vieille de plusieurs siècles, pas grand-chose d’autre à signaler si ce n’est des restes de sacs de chaux vives, des vêtements en tas contre le mur, sortes de bleus de travail, trois paires de chaussures, quelques papiers, tiens des cartes grises, tiens, ô surprise la mienne. Stupeur ! Que peut bien faire ma carte grise dans une cave dont je m’aperçois bientôt qu’une petite partie a été retournée récemment et qu’en y regardant de près, il n’est pas impossible qu’il y ait une petite trace de cette poussière caractéristique de cette chaux qui, de tout évidence, avait dû être un temps dans les sacs entr’aperçus précédemment.

Ayant quelque imagination (on n’est pas écrivain pour rien, même de troisième zone) et tout particulièrement la propension à dégager des horreurs à partir de tout et de rien, j’ai vite fait de me dire qu’il y avait anguille sous roche, je veux dire trois corps sous terre ! C’est en ces instants qu’on se reproche des actes que jamais on aurait dû entreprendre, ces grands moments de solitude, où l’on martèle en boucle et en silence au plus profond d’un crane déboussolé que si on avait su, on ne serait pas venu, où l’air vous manque, les bras vous en tombent, les jambes flageolent, le cœur s’emballe. On voudrait raisonner mais on n’y parvient pas ; « en raison d’une panne inopinée, votre service de réflexion est momentanément interrompu, veuillez donc nous excuser de la gêne occasionnée ». Ben voyons ! C’est bien connu, c’est toujours quand on en a besoin que les services ne répondent plus… Car enfin, si j’avais pu me raisonner, j’aurais fait demi-tour, j’aurais trafiqué les serrures pour que personne (sauf un pro, peut-être) ne remarquât qu’une ouverture avait été effective (et ça aussi, je sais très bien faire) et puis basta, circulez, il n’y a rien à voir, j’aurais oublié car, on le sait, avec le temps, va, tout peut s’oublier…

Sauf que là, je ne parviens pas à m’échapper de ma torpeur et, qu’en plus, pas de chance, voilà que le gars Claude, fils d’un agriculteur voisin, gendarme de son état bien que présentement en vacances chez son vieux à plus de deux cents kilomètres de son territoire de travail, me rejoint devant la terre retournée. Ayant sympathisé lors de ses précédentes permissions au café du village, il m’a aperçu au loin au moment où j’entrais dans le petit local, il a voulu me saluer (et sans doute aussi satisfaire à ce désir décidément fondamentalement humain de curiosité) et voilà comment, alors qu’on a sa conscience pour soi, on se retrouve fort dépourvu de toute explication plausible.
Me voilà donc au trou, comme on dit. Depuis six jours ! Dans la cabane, le sol a été creusé, confirmation, des restes humains, test ADN, affirmation, il s’agit du garagiste et de ses deux ouvriers. Qu’est-ce que je faisais en ces lieux, une bêche à la main ? Pas facile à raconter, et pas franchement audible. Donc, je me tais. On m’a un peu secoué (on a beau dire qu’aujourd’hui, les interrogatoires, ce n’est plus ce que c’était, j’aurai quand même quelques points à relativiser). Je me tais, j’attends, je ne sais quoi, un miracle. Demain, Ludo doit revenir ! Peut-être aura-t-il une explication limpide qui innocentera le non coupable que je suis…

Mhouai ! Avouons-le, je suis mal barré !

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