Un combat des chefs

Un combat des chefs

Gilles Réjasse

Un mois déjà ! Mon problème de joint de culasse n’est toujours pas réglé. La voiture est très ancienne, les pièces sont rares, chères et leur qualité incertaine. Du coup, j’attends. Mais qu’importe après tout, c’est la vie, il n’y a pas (encore) mort d’homme, de toute façon je n’ai pas le choix. Et puis, je dois l’avouer, je trouve cet endroit creusois fort agréable en ce début d’automne, propice en journées à la promenade parmi des paysages feuillus aux mille couleurs différentes que pimentent les éclairages bigarrés du soleil au gré de ses humeurs, propice aussi, le soir venu, à l’observation des clients de l’hôtel, la nuit aux bruits étranges qui surgissent de partout… Propice au calme, au temps qui passe, à la paisible vie de famille des propriétaires dont on devine pourtant l’ombre qui menace, sans trop savoir d’où elle peut venir, aux états d’âme des clients, toujours seuls dans leur chambre, qu’ils soient à la semaine ou simplement de passage. Propice aussi aux coups de tonnerre, terre promise pour l’écrivain que je voudrais être, en témoignent la découverte d’un tronc humain non encore identifié vieux d’au moins deux décennies, (suite aux travaux entrepris pour la construction de la future piscine de l’hôtel), ou encore le brutal renvoi du cuisinier et du jardinier (le même jour, on ignore les causes exactes mais ces deux affaires ont fait grand bruit). Sans parler de l’apothéose, à savoir l’arrestation sur un petit six heures du matin d’Aline MUSE, chambre n°4, venue massacrer la femme et le fils de sa précédente victime locale, treize ans plus tard ; mais sans doute le saviez-vous déjà…

C’est un début d’après-midi banal, le temps est changeant, un peu de soleil, de la fraicheur, et soudain des nuages chahuteurs et empressés qui se poursuivent pour d’obscures raisons, parfois même trois ou quatre gouttes ; et puis les oiseaux gazouillent, les cœurs sont légers comme peuvent l’être les crépuscules des Dieux. Je chemine à proximité de l’hôtel, je m’éloigne rarement d’ailleurs, comme si j’avais besoin de sentir la proximité du port d’attache en cas de nécessité avérée. Distraitement, je me hasarde sur un petit sentier pentu dont je n’avais pas perçu l’existence jusqu’alors. A peine ai-je entamé l’ascension, semble-t-il beaucoup plus longue que je ne le supposais, qu’une voix lointaine d’un aigüe surprenant m’interpelle. Je ne comprends que quelques bribes, puis je devine, en y prêtant une attention plus soutenue, qu’on me conseille de ne pas y aller et, quoiqu’il arrive, de ne pas m’approcher de la maisonnette qui jouxte la cascade, le tout en gesticulant d’une étrange manière, presque dégingandée. Entendu me dis-je, je ne m’approcherai pas de la dite maisonnette ; en souriant toutefois de cette étrange attention. Et pas du tout certain que tout cela existât vraiment…

En vérité, je songe bien vite à abandonner. Je ne suis pas chaussé en conséquence et à chaque mètre, j’ai le sentiment que la déclivité s’intensifie, on est maintenant proche du mur. Je suis un randonneur raisonnable, espèce parait-il en voie de disparition. La décision de rebrousser chemin est prise. Mais je suis aussi un curieux intarissable ; je viens d’apercevoir (initialement d’entendre), sur ma droite, une magnifique cascade sur laquelle des reflets de lumière s’avèrent merveilleux. Je quitte mon sentier, me tenant aux arbres robustes qui bravent la pente, je finis péniblement par rejoindre un petit plateau, face à cette eau majestueuse qui s’écrase à grand fracas sur une immense mare, petite halte pour les eaux éprouvées avant la poursuite d’un voyage sans retour vers les havres lointains. Je ne le sais pas encore, je n’en ai même aucune conscience, je suis perdu. Hébété par tant de beauté puissante et sauvage… C’est alors que je prends conscience de la présence de la petite maisonnette de vieilles pierres et de bois couverte d’un toit de chaume dont on devine l’âge exagérément avancé.

Fuir, il me faut fuir, la silhouette me l’a bien dit, ne pas s’approcher… Certes ! Mais je ne suis pas homme à m’effrayer pour si peu ; racontars d’autochtones pour faire fuir les touristes qui, je le concède volontiers, ne respectent généralement pas les lieux qu’ils devraient vénérer. Et puis de toute façon, qu’est-ce que je risque ? De me retrouver en face d’un propriétaire irascible voire grossier, éventuellement sujet à des troubles profonds de l’humeur et donc susceptible, à ce titre, de violence à mon encontre ? On s’expliquera posément, j’ai toujours foi en la force des mots comme bouclier aux muscles de la violence. Au pire, je me fierai à mon passé de boxeur professionnel ; si j’ai perdu une part importante de ma dextérité, il me reste, quoiqu’on en dise, la force brutale qui me vient de mes lointaines racines.

Cette maisonnette est dangereuse, c’est une évidence ; plus je m’en approche, plus j’en perçois l’extrême faiblesse ; c’est miracle qu’elle soit encore debout. Il manque des pierres, les lambourdes du toit ne tiennent plus que grâce à l’inopinée présence d’un épais lierre bardé d’une impressionnante quantité de toiles de grosses araignées qui s’y affairent frénétiquement, à grande vitesse, sans répit. A l’évidence, elles ne sont pas dérangées, pas de prédateur humain pour briser leur labeur incessant. La porte d’entrée n’existe plus, c’est juste un voile tissé par les arachnides qui marque une frontière inutile ; par contre, curieusement, la petite fenêtre sur la droite, grande ouverte, et qui parait presque neuve (mais sans vitrage…) ne masque pas l’intérieur, trop sombre toutefois pour deviner autre chose que des étagères emplies de flacons de verre aux formes incertaines.

Je m’aperçois que les araignées ne vivent pas seules ; des souris circulent en masse, dans tous les sens, quelques serpents se faufilent sur le sol. Et, tout en haut du toit, une vingtaine d’oiseaux noirs sont posés les uns à côté des autres, sans émettre le moindre son ; je n’ai aucune idée de l’espèce, je me croyais pourtant connaisseur dans ce domaine.

Pas de doute, tout cela est étrange. Un rêve ? Je me pince, je me fais franchement mal, je pousse même un petit cri. C’est alors un hurlement qui brise mes tympans ; tous les oiseaux se mettent à jacasser fébrilement en me fixant de façon inquiétante. Hallucination ? Je suis certes sensible aux coups de soleil sur la cafetière mais tout de même. La caméra cachée ? Qui donc me connaitrait assez pour une telle fantaisie… La folie ? Je m’interroge parfois sur le sujet, on ne peut raisonnablement exclure cette hypothèse.

Soudain, une douzaine de chats noirs apparaissent et font barrage entre moi et l’ouverture de la fenêtre vers laquelle malgré tout, je m’avance timidement. Leurs poils se dressent, ils émettent un son strident en montrant les crocs, j’ai même le sentiment qu’ils vont m’assaillir. Et puis, en une fragile seconde, tout change. Une espèce de fumée sort de la toiture, prend la forme d’une petite spirale grisâtre qui file à la verticale à grande vitesse. Elle gonfle peu à peu, de gris clair devient plus foncée. Dans le même temps, araignées, souris, serpents, oiseaux et chats gagnent précipitamment mais en silence l’intérieur de la maison ; je m’approche de la fenêtre.

Spectacle hallucinant ! Une femme en guenilles, plutôt belle, est debout au milieu de la salle, tous les animaux forment un cercle autour d’elle. La fumée sort à l’évidence de son crâne, ses cheveux noircissent. Elle profère d’étranges paroles d’une langue que je ne connais pas ; d’une langue qui est rude, sombre, lourde ; d’une langue qui assène, qui martèle, qui fracasse, qui broie. Elle a dans sa main gauche une statuette de chiffon qu’elle pique avec sa main droite à l’aide d’une dague ; à chaque coup, un liquide bleuâtre sort de la statuette sous la forme de jets puissants qui s’écrasent sur le plafond. Face à elle, sur un pupitre, il y a un grimoire ; un grimoire dont les pages se tournent toutes seules. Les formules qu’elle profère sont de plus en plus gutturales, c’est assourdissant, c’est insupportable. C’est alors que je perçois une autre voix qui se mêle, plus basse encore, je ne pensais pas qu’il pouvait exister des tonalités aussi graves en ce bas monde. Une obscurité incompréhensible s’impose soudain, je me sens tassé comme si la pression atmosphérique venait d’être multipliée par dix. Une fumée noire qui vient du ciel attaque maintenant sa congénère. La femme hurle ses mots et ses maux, sa dague s’agite frénétiquement, mais le liquide ne sort plus guère que par petits jets. Soudain, le visage de la femme se couvre de rides, la fumée noire descendante s’impose, tous les animaux autour d’elle meurent d’un coup et redeviennent poussière , la statuette s’enflamme, la dague se brise, la vieille femme devenue décatie perd ses bras, ses jambes, sa tête explose, la fumée d’un profond noir s’abat sur le sol telle une enclume, la maisonnette explose, je fais un vol plané de plusieurs mètres, les restes de la maisonnette prennent feu ; c’est grâce à ce feu que deux militaires en exercice dans le secteur me découvriront quelques heures plus tard, un vrai miracle au dire de tous.

Et me voilà dans une chambre d’hôpital ; triple fracture de la jambe gauche, plusieurs côtes cassées, brulures sur le corps avec des parties au troisième degré, une surdité à 80% que l’on espère partielle. Et donc, me dit-on, je m’en sors bien…

Bien sûr, j’ai la visite des gendarmes. Ils me demandent ce qui s’est passé ; enfin ils m’ont écrit leurs questions car ce qu’ils énonçaient m’était inaudible. J’ai pu répondre, je n’ai pas perdu l’usage de la parole. Evidemment, j’ai omis quelques détails ! Enfin, tous les détails. J’ai même franchement raconté n’importe quoi, une histoire à dormir debout, où il était question d’un homme égaré qui avait aperçu au loin une habitation susceptible de lui permettre de se sortir du guêpier dans lequel il se trouvait, et qu’arrivé devant le dit logis en ruine, celui-ci avait brutalement explosé. Ça leur a paru convenable, ils m’ont souhaité un prompt rétablissement. Du coup, j’ai évité la camisole et un internement. Et maintenant avec le recul, je me dis que le choc a dû mettre en place dans mon cerveau déjà fragile cette incroyable histoire qui n’a évidemment ni queue ni tête.

Et puis, comme je n’ai pas non plus perdu l’usage de mes dix doigts ni le plaisir d’écrire ma nouvelle du mois pour On Hésite Encore, j’en profite… Ça tombe bien, le sujet tourne autour de la sorcellerie ; en trois heures, je plie l’affaire, un petit clic et je l’envoie par mél…

*


– Franchement, tu te moques du monde et des abonnés de Ohé mag, Maurice. Fais un effort, on ne peut pas continuer ainsi. Je voudrais quand même un minimum de crédibilité dans tes nouvelles. Ce n’est pas une histoire de sorcellerie que tu nous contes ; c’est du délirium trémens. Personne ne peut croire à un agencement littéraire à ce point loufoque !

– Pourtant, je sais qu’il existe des choses très étonnantes dans ce domaine. Je peux donner plusieurs exemples !

– Garde tes exemples pour toi. On publiera puisque c’est dans ton contrat et que je n’ai pas le droit de regard mais pitié, Maurice, fais un effort pour Berlin…

*


L’échange par mél avec la patronne ne m’a pas redonné le moral ; pourtant, en relisant, bon… Ok, c’est surnaturel ; mais pas plus que les exploits des comics américains. Et puis cette manie qu’elle a de m’appeler Maurice… Me voilà seul dans ma chambre d’hôpital, la jambe dans le plâtre que j’ai furieusement envie de gratter, ces côtes qui au moindre geste me rappellent à l’ordre, ce bourdonnement aux oreilles, ces brulures que je supporte grâce à la morphine… Voilà ce qui m’attend pour les jours prochains… Quoiqu’il en soit, je suis fatigué des divagations de mon esprit ; peut-être devrais-je voir quelqu’un.
Justement, quelqu’un entre ; visage impassible, regard vide, les yeux d’une couleur que je n’avais jamais vu. Et d’une voix aiguë surréaliste, je l’entends clairement me dire, malgré ma surdité.

– Je vous l’avais bien dit de ne pas vous approcher. C’est un miracle que vous soyez en vie après avoir assisté à un tel combat…

– Combat ?

– Un combat de sorcier ; et avec mort d’un des protagonistes. C’est exceptionnel… Deux en vingt ans sur le même site.

J’aurais bien posé quelques questions ; mais l’homme venait prestement de s’échapper.

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