Le pire est avenir

Le pire est avenir…

Gilles Réjasse

L’air est suffocant, l’obscurité prégnante admet à grand peine les quelques ombres errantes. J’entends les pas lourds qui s’approchent, féroces, rapides, déterminés. C’est inéluctable, ils vont me trouver. Je me tasse dans un recoin, j’essaye d’interrompre ma respiration, c’est inutile ; mon cœur martèle sa terreur, mes membres se crispent, mes dents claquent… Je sais qu’ils sont là pour moi, j’ignore pourquoi mais ils me veulent. Je suis la cible, le gibier, la victime qui doit expier je ne sais quelle hérésie. Sont-ce ces nains tout innervés que j’ai aperçus par hasard sur le poste de télévision que fixait mon père d’un regard livide lors d’une nuit d’insomnie ? Sont-ce les 40 voleurs qui poursuivent Ali Baba que j’imaginais avec terreur lorsque ma grand-mère me contait l’histoire? Sont-ce les esprits de mon professeur d’histoire qui terrifiaient mes nuits avant chacun de ses contrôles ? Sont-ce les hordes de chiffres qui se jetaient sur moi lorsque je devais rendre un devoir dit maison en mathématiques ? Sont-ce ces êtres hideux armés de tronçonneuses qui peuplèrent mes rêves suite au film que j’avais regardé en cachette de ma mère du haut de mes dix ans certain, à tort, de faire la part entre cinéma et réalité ? Ou encore tous les malheureux que j’ai vaincus lors de jeux de société aussi divers que variés en trichant effrontément ? Ou encore tous ces gamins que je brutalisais en profitant lâchement d’une force plutôt rare pour un adolescent ?

Le sol se met à trembler, l’imminence de la confrontation ne fait plus de doute. Alors, sans raison, je détale, droit devant moi, sans la moindre réflexion. Le dédale des couloirs m’est inconnu mais je m’enfuis, je file, je vole. Rien n’y fait ; ils sont là, ils se rapprochent, je sens l’échine qui me lèche. La morsure est proche, je vais sombrer, disparaître à tout jamais de la surface de la terre. Je ne serai bientôt plus qu’un souvenir, une pâle réminiscence, un vague reflet. Le vacarme est insupportable, mes tympans sont proches de l’explosion, le murmure d’une sourde colère est devenu tumulte. J’accélère encore, dernier sursaut pour une survie improbable, ces instants où l’on se dépasse, où l’on repousse les limites, où l’on renverse des montagnes vertigineuses de granit pur, où l’on pulvérise les records… Rien n’y fait, ce sont maintenant des cris, ceux qui précèdent l’abordage, annonciateurs de la sanglante tuerie qui s’engagera ; un combat illusoire et déséquilibré, seul contre la multitude armée jusqu’aux dents, attaqué sur la gauche, sur la droite, dessus, dessous, et même de l’intérieur. Mon esprit lui-même se rebelle, gagné par la foule, il s’empare de mes sens, mes gestes deviennent incohérences, je me mets à vociférer je ne sais quelle onomatopée…

Et soudain, la chute, vertigineuse. Comme un tourbillon qui soulève le cœur. Un souffle terrible mais pourtant silencieux. Car maintenant, il n’y a plus un bruit. Mais alors plus rien. Je suis empli de vide ; une étrange sensation déjà vécue au palais de la découverte dans un tunnel de quelques mètres qui arrache pourtant les oreilles. Pire encore que le tintamarre d’un avion qui décolle ! Un silence qui inonde le cerveau, qui se glisse dans chaque vaisseau sanguin, dans chaque nerf, qui s’invite dans chaque cellule. Et qui dure, qui dure… Je veux hurler, rien ne sort. Et pire encore, maintenant une lumière terrible brûle ma vision. Je ne peux plus bouger. Je suis mort. De rage, de peur, de honte…

Fin de la chute. Je l’avais oubliée, cette chute vertigineuse. Et maintenant, me voilà parti à rebours, à une allure plus folle encore. Bruit, silence, clarté, obscurité, tout est mélangé. Je ne comprends rien, je ne suis plus rien. Peut-être un atome qui se meut à la vitesse déraisonnable de la lumière ? Je me remémore L’odyssée de l’espace, après le passage de la porte aux confins de Jupiter, Zeus ou tout autre démiurge surpuissant. D’ailleurs je vois maintenant ce fœtus, ce grand lit blanc bientôt envahi de sang. Et ce bourdonnement qui emplit soudain ma tête… Et là, tout s’arrête, je suis sur le sol, un carrelage noir et blanc, froid, glacé même. Au loin sur le sol, des serpentins s’ébrouent, s’approchent, je sens soudain une première morsure et en quelques dixièmes de secondes des milliers d’autres qui déclenchent une souffrance terrible, comme jamais je n’en ai connue. Comme jamais je n’en connaitrai d’autres… Enfin, c’est ce que je crois à cet instant.

Et soudain un sursaut. Je comprends… Je rêvais… Je suis sur ma couche, une couche étrange. La vue n’est pas très sure. Je devine une pièce mais ce n’est pas ma chambre, je devine des cierges à chaque extrémité de cet étrange lit. Et un visage encore flou qui m’observe posément, comme s’il m’auscultait sans toucher à rien, des yeux vert émeraude terriblement perçants. J’ai peur soudain. Il me faut fuir… J’en ai la conviction. Impossible de bouger. Rien. Ni les jambes, ni les bras, ni même un doigt. Pas même un cillement de paupière. Paralysé total… Je m’aperçois que je ne respire même pas ; je vois, vaguement, j’entends, épisodiquement… Et c’est tout. Et c’est déjà trop tant je perçois l’horreur. Je sais maintenant que je suis dans un cercueil, dans une tombe. L’homme me parle avec un accent haïtien, je connais bien le pays, j’y ai fait des affaires dont je ne suis d’ailleurs pas très fier. Il prononce des mots, ce sont des maux, il m’en nourrit l’esprit… J’entends « poison », « fugu », « mésusage », « tétrodotoxine », « pire que la mort », « vengeance »… C’est un prêtre Vaudou. Je comprends que c’est ma fin. Il pose deux têtes sur mon corps ; ma mère, mon père. « Bientôt ta sœur subira mes foudres et périra après mille tourments. Mais le moment venu, tu verras tout cela, oui, toi qui a volé les nôtres pour son seul avantage, qui a déshonoré, qui a pillé, qui… ». Je ne peux plus écouter, je sais de quoi il parle, j’ai honte même si j’étais à mille lieux de penser que je faisais tant de mal à tant de gens. J’ai honte mais je suis horrifié ; par ma faute, mes parents décapités, ma sœur… J’aimerais pleurer, j’aimerais demander pardon… Mais je ne peux pas, je ne peux pas bouger, je ne peux rien faire sinon penser. A ce qui est, à ce qui sera…

J’ai déjà entendu parler des zombis haïtiens, je croyais que c’était du folklore. Hélas, mille fois hélas. Et maintenant, que puis-je faire ? Quel miracle pourrait sauver ma sœur et éteindre ma vie ? Une terreur indicible me submerge. L’homme approche de mon visage une mixture étrange ; il la verse sur moi. Une douleur effroyable me secoue mais à ma grande surprise, mes pensées semblent s’emparer de moi, me dévorent de l’intérieur. C’est insupportable et pourtant je sais qu’il va me falloir le supporter… Je voudrais m’effacer, disparaitre, oui, que Etienne De Mesle n’ait jamais vu le jour.

Elodie De Mesle s’affaisse. Terrorisée. Que faire ? Fuir, évidemment. Mais il est là, à quelques mètres d’elle, sous la douche, derrière la cloison. Elle l’a rencontré la veille, « un merveilleux hasard » avait-elle envoyé par sms à sa meilleure amie. Qui à l’évidence n’en est pas un. Un bel homme, d’origine Haïtienne, rassurant, volubile, protecteur même. Elle l’a suivi, passé la nuit avec lui, une nuit emplie d’ébats et de tendresse, ce qui lui a permis d’oublier l’étrange disparition de ses parents, bien que par le passé cela était déjà arrivé. Pendant les temps d’apaisement, elle a remarqué le bureau, un livre ouvert, une plume posée au milieu, cela l’a intriguée. Alors, lorsqu’il a quitté le lit, la curiosité a fait le reste. Elle s’est levée, a regardé le livre, a lu les deux pages visibles et a compris.

« Alors ? Cela te plait ? J’aime à imaginer ce que ressentent mes victimes …» Elodie ne peut prononcer le moindre son ; elle est découverte et cela n’annonce rien de bon. Pourtant, elle espère encore. Que ce soit un rêve, une coïncidence, une plaisanterie, une caméra cachée par exemple, une série télé pour marquer Halloween…. Oui bien sûr, comment en douter… Son frère, espiègle, est tout à fait capable de ce genre de chose ; elle l’aime bien, elle éprouve même une certaine admiration, pourtant, elle devine bien qu’un côté obscur gravite autour de lui ; en vérité, elle en a même peur, elle en a toujours eu peur, terriblement peur…

L’homme s’approche d’elle, il lui saisit vigoureusement le bras, l’empoigne avec une force inouïe qui lui arrache un cri strident. Visiblement, tout espoir de billevesée s’étiole. Son visage est dur, plein de haine, une étrange faculté à montrer sa rage et son dégout. Elodie veut appeler au secours, hurler, se débattre, asséner un coup violent au niveau de l’entre-jambes comme le lui avait expliqué un coach en self défense ; ou deux doigts dans les yeux. Mais elle est tétanisée ; ni son, ni mouvement, inerte, offerte… Le cerveau échafaude certes des embryons de plans de retraite mais la connexion est rompue avec le reste du corps. Elle est maintenant violemment projetée au sol. Puis il la saisit par le cou et la jette sur le lit. Tous ses os crient à la pitié, elle pleure, murmure quelque chose qui doit ressembler à « pitié, pitié ». De pitié, l’homme n’est pas doté.

« Tu vas souffrir ma belle ; je vais d’abord t’offrir à des hommes, une multitude… Et chacun finira son labeur en t’entaillant le corps à l’aide de ce couteau. Une fois que tu saigneras abondamment, je t’enfermerai dans un cercueil empli d’asticots ; tu périras dévorée par les vers, sous le regard de ton frère ».

L’homme vocifère, au fait de sa rage, gesticulant. Ce qui sauve Elodie… En effet, le bras de la brute heurte un lourd lustre qui s’effondre à grand fracas. Elodie a la présence d’esprit de s’engouffrer vers l’escalier et la chance que ses jambes ne défaillent pas. Derrière elle, l’homme se dégage déjà et se jette dans une poursuite dont l’issue ne fait guère de doute. Mais la chance est avec Elodie ; l’homme rate une marche et s’affale, à quelques centimètres près il aurait pu se saisir de la jambe de la fuyarde mais cela ne se fait pas. Elle prend de l’avance et réussit à sortir du 14 rue Bianca Castafiore. La rue est déserte, une pluie abondante martèle un sol devenu glissant. Elle file vers le carrefour où, par chance décidément, se trouve, à l’abri d’un arrêt de bus, un policier venu sécuriser la sortie du collège où une bande de voyous notoires sévit depuis peu. Derrière elle, l’homme se rapproche dangereusement.

Plus que quelques mètres ; pour que l’homme ne la rattrape, pour que la jeune femme n’atteigne l’agent ; ce dernier reste stoïque, étranger à la scène, ne comprenant visiblement rien à ce qui se trame. Le temps se fige, ces quelques instants infinitésimaux qui semblent durer des heures. Ce passage entre deux issues, entre deux conclusions, une qui finit bien (mais pour qui ?), l’autre non. Deux issues ? Non, il en existe d’autres ; le coup de théâtre, le coup du sort, le coup tordu, le coup d’enfer, le coup de chance, le coup du père François… C’est l’heure des supputations, des pronostics, il est temps de miser, quinze contre un pour la fille, non vingt contre un, non, finalement cinq contre un.
C’est évident, elle rejoindra l’agent avant que son poursuivant ne l’atteigne ; d’ailleurs, il en prend conscience, il ralentit, il vaut mieux préparer sa fuite, inévitablement l’agent s’interrogera sur son attitude, et de cela il n’en est pas question. Il court toujours, il ne sait pas encore pourquoi mais bientôt il va disparaitre. Parfois tout le monde perd, plus rarement tout le monde gagne ; cette fois, il a perdu, elle a gagné, c’est le jeu.

Elle aussi, elle a compris ; un sourire de soulagement investit son visage. Certes, il y a l’horreur de la situation, ses parents, son frère. Sauver les siens. Mais avant tout, elle a sauvé sa peau, elle est fière de sa victoire. Elle traverse la route, plus que trois ou quatre mètres. Elle se sent légère, apaisée, rayonnante. Elle touche le saint graal…

Mais elle n’a pas vu le camion ; la scène se fige ; le policier paraît horrifié, le chauffeur épouvanté, le butor rassuré et déjà évaporé. Un sifflement terrible arrache toutes les attentions, un crissement, le fracas de la tôle du véhicule déjà dégingandé qui emporte tout sur son passage, le liquide qui s’échappe, et bientôt l’explosion…

Nouvelle écrite pour On Hésite Encore. © Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cette nouvelle est interdite sans la consultation de son auteur. Contactez-nous.

Gilles

Gilles

« Des mots pour des maux (ou inversement?) »

plus récents plus anciens plus de votes
cécile
Invité
cécile

très bien écrit j’ai bcp aimé

CM@ohe-mag
Editor
CM@ohe-mag

Merci !!! Rdv le mois prochain 😁

Christelle
Admin
Christelle

Excellente nouvelle, encore meilleure que le mois dernier ! Très poignante et écrite d’une plume à couper le souffle !
Merci pour cette lecture

CM@ohe-mag
Editor
CM@ohe-mag

Merci !! On compte bien faire découvrir la patte de notre écrivain !!